Barinas, 8 février, journée de mobilisation civico-militaire

Jesus et Amalia, lui ancien garde-du corps, elle employée au tribunal, tous deux dans l’uniforme de la milice civico-militaire de défense de la patrie, treillis de la tête aux pieds. Avec son gilet pare-balle et son ceinturon garni d’armes de poing, Jésus, 1,95 m, impressionne. Amelia sous son sombrero de toile vert n’a pas renoncé à la coquetterie, rouge à lèvres très rouge, rimmel très noir. Ils nous conduisent en auto sur une grande place où des tentes sont dressées. Les miliciens font la queue pour pointer à la journée de mobilisation. Des mines fatiguées. Ils entrent ensuite dans un théâtre où se tient un meeting révolutionnaire. L’orateur, un galonné, ancien camarade de Chavez, pas avare de détails biographiques, relate la geste du commandante. Le message est limpide, ne reculez devant aucun sacrifice pour défendre la patrie, montrez-vous dignes de l’héritage de Bolivar et de Chavez. A la sortie du meeting, une nouvelle queue se forme. Cantinières et cantiniers en treillis distribuent des « rations de combat » soit un grand bol riz-haricots rouges arrosé d’une sauce qui contient un peu de viande. Et une boisson sucrée. Les trois amis saluent des camarades, vident leur bol à l’ombre des arbres de la place (je ne suis jamais fichue de nommer les arbres tropicaux). Je décline poliment la « ration de combat », je ne la mérite pas. Je soupçonne quelques pauvres miliciens d’être venus pour se remplir le ventre.
On lit sur les murs jamais le peuple ne se rendra, pas un seul lâche chez nous. Sous Allende, on chantait el pueblo unido jamás será vencido et on le chante encore. Le commandante Chavez était plus martial et moins irénique. Pas comme Allende. Allons enfants de la patriiie.
Grâce à la voiture des camarades miliciens, Ana Maria m’emmène dans des quartiers plus chics, loin du centre. D’abord chez sa fille puis chez sa mère. La fille fabrique des poupées de chiffon d’inspiration révolutionnaire. Sans doute pour améliorer l’ordinaire. La mère, ancienne avocate communiste, m’enchante, son humour, sa finesse, ses silences. Sa maison entourée d’un petit patio touffu, fleuri, plein de bananiers m’enchante aussi. Ana Maria, piquée : si tu veux, tu peux venir habiter ici. Sauf qu’ici comme dans toutes les banlieues résidentielles, on ne vit pas sans voiture. Même la boulangerie est inaccessible à pied. D’autant qu’il fait 38° C à l’ombre. Au soleil, je ne veux pas le savoir.
De grands ensembles sociaux construits sous Chavez s’alignent dans un désert poussiéreux. A Barinas, plusieurs milliers de familles ont reçu des appartements de 70 m2. Dans le pays, deux millions d’appartements bien équipés ont été attribués gratuitement aux sans-logis et aux mal logés. Sous deux conditions, interdiction de les vendre, obligation de les maintenir en bon état. 8 à 10 millions d’habitants en ont bénéficié, énorme progrès. Mais Ana Maria ajoute, on s’est arrêté en chemin, comme souvent, ces ensembles urbains devaient réunir habitat, parcs, écoles, commerces et emplois. Tu vois, ici, il y a juste un supermarché et quelques commerces informels. Le soleil de Barinas tape très dur, aucun arbre, pas le moindre bout de verdure. Moi : j’espère que l’air conditionné marche. Elle : le problème, c’est l’eau, il n’y a pas assez de pression pour qu’elle monte au 4e étage. Moi : et les transports publics ? Elle : beaucoup de bus sont hors service et on n’a pas de quoi les réparer.
Sur les façades aveugles des bâtiments sociaux, les yeux un peu bridés du commandante sous d’épais sourcils nous regardent. Peints au pochoir en noir, format géant. Le regard visionnaire du prophète, protecteur du père de nation, autoritaire du chef, sévère de l’instituteur ? On peut faire dire ce que l’on veut à une paire d’yeux. L’image est un logo reproduit à l’identique sur les murs, les autobus des compagnies publiques. Un logo a l’avantage d’être immédiatement identifiable comme les doubles chevrons de Renault. Plus percutant que les portraits lourdingues qui s’écaillent sur les murs. Le logo ne connaît pas les avanies de l’âge, de la maladie, il est immuable comme la silhouette du Che figée dans l’éternité. Dans la torpeur de l’après-midi, je me laisse aller à des divagations sémiologiques. Le design graphique au service de la propagande et réciproquement.
