Anne BRUNSWIC

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Barinas, 5-6 février, conversations au clair de lune.

Peu de rencontres. Chez Ana Maria Oviedo et son compagnon Leonardo, je préfère m’adonner à l’écriture de mon feuilleton que sortir dans une chaleur qui dépasse tout ce que j’ai connu. Ils sont tous les deux tendres, intelligents d’un abord chaleureux. Ana Maria n’est pas surprise du malaise que j’ai ressenti à Cumaná. Non, ce n’est pas le grand prix de littérature vénézuélienne qui a tourné la tête à Esmeralda. Elle a toujours été assez froide, distante, la maison est parfaite mais on n’a pas le droit de déplacer une serviette. Décidément, le monde littéraire de gauche est petit.
Conditions de vie dures, les coupures d’électricité durent de six à neuf heures par jour. Plus de lumière et, plus embêtant, plus d’air conditionné. La température intérieure de la maison dépasse 33°. En deux ans, Léonardo a perdu 40 kg mais il reste bedonnant. Il se sent prisonnier de sa vieille mère de 92 ans, dont il est le seul à s’occuper. Assigné à résidence. « Je n’ai pas de vie ». Il s’échappe à l’aube entre 6h et 7h pour marcher dans le quartier sur les conseils de son cardio mais les balades tournent en rond. Il est heureux de parler avec moi tard dans la nuit à la lumière de la pleine lune. Dans le patio, l’air est respirable, on boit, on fume, on cause à l’infini. Poète et peintre, plus poète que peintre car il n’a plus d’atelier. Il me montre des dessins à l’encre que je trouve très beaux. Il m’offre un recueil de poèmes mais c’était il y a longtemps, le ministère de la culture n’a plus les moyens d’imprimer des livres, les bibliothèques publiques sont asséchées, les rares librairies ont tiré le rideau.
Le couple est tombé d’un coup dans la pauvreté en 2017, voiture en panne, nourriture monotone. Ils font face. Très critiques vis-à-vis de Maduro - Léonardo plus qu’Ana Maria - mais très fidèles à la gauche. Entre ses quatre murs étouffants, Leonardo se tient au courant de l’actualité mondiale et passe des heures à lire poésie et prose, plutôt poésie. Ana Maria, jusqu’à la semaine dernière, dirigeait la politique culturelle de toute la région. Après 25 ans de service, elle prend sa retraite. Elle n’a que 54 ans. Je m’étonne, 25 ans de travail seulement ? Chez nous, ce sera bientôt 45. A son tour de s’étonner.
Nous parlons politique et culture, politique de la culture, nous parlons boutique. Chavez comprenait les enjeux d’une politique culturelle populaire, ciment de la patrie. Bolivar uni aux cultures indigènes et caribéennes. Bolivar et la littérature humaniste mondiale. Il avait des ambitions immenses, Les Misérables en 3 tomes ont été publiés à un million d’exemplaires, Don Quichotte à un million et demi. Des chefs d’œuvres dans chaque foyer. Ana Maria a vécu des années bénies, la culture était partout, même à la télé. Le programme du dimanche durait quatre heures, parfois dix. Chavez entre mille choses, racontait comment les livres avaient changé sa vie. Instituteur du peuple. Son style n’était pas toujours de bon goût mais on l’aimait, il savait parler au cœur. Le public était devant la télé, bien au-delà des chavistes. En plein tournoi mondial de foot, on voit Chavez sortir de sa vareuse un carton rouge. Déclaration en direct du lider bienaimé : « Aujourd’hui, je colle un carton rouge à tous les cadres de PVDSA (le consortium pétrolier qui nourrit le pays), j’en vire 15 000 ». Ana Maria et Leonardo trouvaient ce genre de mise en scène indigne de la fonction, même si les salauds de cadres en question, ralliés à l’opposition, paralysaient le pays depuis six mois. Moi : C’était un populiste ? Eux : Oui, en un sens populiste mais Chavez savait aussi reconnaître ses erreurs.