Anne BRUNSWIC

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Valencia, Elisabel optimiste de coeur.

Elisabel Rubiano. Magnétophone, deux heures d’entretien, elle parle à toute allure. De politique, d’éducation, d’intégration des handicapés à l’école, des dix chantiers de recherches qu’elle mène de front, de ses expériences de terrain. Optimiste de cœur et de raison, sinon il n’y a plus qu’à se suicider. Je n’ai aucune question à poser, ça coule, tout se ramène au sens de la vie.
Elle s’est intéressée entre autres à la délinquance. Après le pic de 2017, la criminalité est retombée. Enfin une bonne nouvelle, les malandrinos se sont eux aussi exilés. Elle a participé à une recherche : les délinquants ont en commun d’avoir une activité sexuelle très intense et un lien problématique avec leur mère. Ça fait beaucoup de monde. Elle m’apprend toute sorte de choses tirées de sa propre expérience. Les gens du peuple qui s’exilent n’ont rien à voir avec les affamés d’Amérique centrale, ce ne sont pas des désespérés, ils ont une maison, de quoi se nourrir et se vêtir, ils partent pour maintenir et si possible élever leur niveau de vie.

J’écoute Elisabel, brio, humour, chaleur. Je me fous de son fauteuil roulant. Elle dit qu’elle a été renversée par une voiture à 17 ans. Ça n’appelle aucun commentaire. En fait, c’est un genre de moto électrique. Elle fait tout très vite. Des amis viennent d’arriver, leur fille soutient sa thèse demain. Elisabel l’a dirigée. Toujours pressée. La moto passe sur des coussins posés par terre et se renverse. Son mari et le papa de la thésarde l’aident à se remettre en selle. Elle est assez lourde. Si nous n’étions que deux, je ne sais pas si nous nous en sortirions. Je refuse de la voir comme une handicapée mais le handicap existe. Elle compense en multipliant les engagements professionnels, associatifs amicaux comme les ateliers d’écriture auxquels elle participe chez Laura.
Son militantisme, dit-elle, se déploie désormais dans la recherche, plus sur le terrain. Elle trouve beaucoup de mérites à la crise économique actuelle, les gens ont cessé de se gaver à l’américaine : le coca-cola ne trône plus sur la table, ni la mayonnaise en pot ni le ketchup. On s’est mis à faire la cuisine, à consommer les fruits et les légumes locaux. (Ils ne manquent pas dans ce pays où bananes, avocats, mangues, oranges, papayes poussent tout seuls.) On roule moins, on pollue moins, on apprécie davantage les liens humains. Elisabel est une femme épatante.
Le mari, physicien, enseignant-chercheur est paisible, aimant. Oui, il a perdu une vingtaine de kilos depuis la crise, il devrait en perdre encore 4 ou 5, « pour le cœur ». Il me raccompagne aimablement en voiture. Ici, on sait accueillir les invités, dit-il. Il a beaucoup voyagé de congrès en conférences. Je l’interroge sur son travail mais je n’y comprends pas grand-chose sinon qu’il collabore avec des biologistes sur l’intensité des rayonnements dans les thérapies du cancer. Dommage que mon amie physicienne - et hispanophone - ne soit pas dans la voiture.