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Un grand entretien avec Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015
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« Ecrire la petite histoire d’une grande utopie »

Un article de la revue XXI

Ecouter la présentation sur France Info

En France, on l’a découverte en 1991 avec Les Cercueils de zinc, un livre choc qui venait confirmer que le vent avait vraiment tourné à l’Est. Des soldats soviétiques rentrés d’Afghanistan racontaient de l’intérieur ce bourbier sanglant, des mères effondrées devant les cercueils fermés de leurs fils dénonçaient les mensonges d’Etat. De cette guerre à laquelle Gorbatchev venait de mettre fin après dix ans de vains combats nous venaient des récits terrifiants : trafics, pillage, assassinats, torture. Le tout perpétré au nom de l’internationalisme prolétarien. L’auteure, Svetlana Alexievitch, née en 1948 et domiciliée à Minsk en Biélorussie, était présentée comme une discrète journaliste provinciale soucieuse de faire entendre les cris étouffés de son peuple.

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Svetlana Alexievitch

C’était en fait son troisième livre et Svetlana Alexievitch était déjà connue dans toute l’Union soviétique depuis la parution en 1985 de La Guerre n’a pas un visage de femme. Ce recueil de témoignages d’anciennes combattantes de la Seconde guerre mondiale soulève aussitôt une intense polémique. D’autant que Gorbatchev le couvre de lauriers. Pour les chantres officiels de l’épopée soviétique, l’ouvrage « anti-patriotique, naturaliste, dégradant » relève de l’atteinte au moral de la nation, sinon de la haute trahison. Il s’en vend plusieurs millions d’exemplaires tant est grand alors le désir de voir levés les tabous qui entourent « le plus grand exploit du peuple soviétique ».


Le premier volume des Voix de la grande utopie est paru en 1985, vous achevez actuellement le dernier. Comment cette entreprise monumentale est-elle née ?

Svetlana Alexievitch : J’ai commencé il y a plus de trente ans. A l’époque, je travaille comme journaliste dans un petit journal soviétique de province, en Biélorussie. Ce qu’on me demande au journal n’a pas grand intérêt et je le fais sans me fouler. La guerre est un thème omniprésent dans les journaux. En Biélorussie, le traumatisme est énorme, nous avons perdu un quart de la population pendant la Seconde guerre mondiale. Mais les paysans racontent des choses mystérieuses qui ne trouvent aucune place, ni dans les journaux, ni dans les livres. Par exemple, ce que c’est que tuer quelqu’un, ce que c’est qu’un cadavre par terre. Quelqu’un me dit : « A Stalingrad, on ne pouvait pas utiliser les chevaux sur le champ de bataille. - Ah, pourquoi ? - Parce qu’un cheval est incapable d’enjamber un cadavre. » Voilà un détail que je n’avais lu nulle part. Les femmes racontaient combien il est difficile d’être une femme dans la guerre. Elles parlaient du visage atroce des hommes juste après le combat, de leur traits défigurés par l’instinct de survie, une expression atroce entre l’homme et la bête sauvage. C’est cela qui m’a tout de suite paru passionnant.

Propos recueillis à Minsk en août 2009 par Anne Brunswic

Article publié dans la revue XXI n°9, janvier-mars 2010 et republié dans "COMPRENDRE LE MODE 6 LES GRANDS ENTRETIENS DE LA REVUE XXI (automne 2016)



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