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Un grand entretien avec Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015
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« Ecrire la petite histoire d’une grande utopie »

Un article de la revue XXI

Ecouter la présentation sur France Info

En France, on l’a découverte en 1991 avec Les Cercueils de zinc, un livre choc qui venait confirmer que le vent avait vraiment tourné à l’Est. Des soldats soviétiques rentrés d’Afghanistan racontaient de l’intérieur ce bourbier sanglant, des mères effondrées devant les cercueils fermés de leurs fils dénonçaient les mensonges d’Etat. De cette guerre à laquelle Gorbatchev venait de mettre fin après dix ans de vains combats nous venaient des récits terrifiants : trafics, pillage, assassinats, torture. Le tout perpétré au nom de l’internationalisme prolétarien. L’auteure, Svetlana Alexievitch, née en 1948 et domiciliée à Minsk en Biélorussie, était présentée comme une discrète journaliste provinciale soucieuse de faire entendre les cris étouffés de son peuple.

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Svetlana Alexievitch

C’était en fait son troisième livre et Svetlana Alexievitch était déjà connue dans toute l’Union soviétique depuis la parution en 1985 de La Guerre n’a pas un visage de femme. Ce recueil de témoignages d’anciennes combattantes de la Seconde guerre mondiale soulève aussitôt une intense polémique. D’autant que Gorbatchev le couvre de lauriers. Pour les chantres officiels de l’épopée soviétique, l’ouvrage « anti-patriotique, naturaliste, dégradant » relève de l’atteinte au moral de la nation, sinon de la haute trahison. Il s’en vend plusieurs millions d’exemplaires tant est grand alors le désir de voir levés les tabous qui entourent « le plus grand exploit du peuple soviétique ».


Le premier volume des Voix de la grande utopie est paru en 1985, vous achevez actuellement le dernier. Comment cette entreprise monumentale est-elle née ?

Svetlana Alexievitch : J’ai commencé il y a plus de trente ans. A l’époque, je travaille comme journaliste dans un petit journal soviétique de province, en Biélorussie. Ce qu’on me demande au journal n’a pas grand intérêt et je le fais sans me fouler. La guerre est un thème omniprésent dans les journaux. En Biélorussie, le traumatisme est énorme, nous avons perdu un quart de la population pendant la Seconde guerre mondiale. Mais les paysans racontent des choses mystérieuses qui ne trouvent aucune place, ni dans les journaux, ni dans les livres. Par exemple, ce que c’est que tuer quelqu’un, ce que c’est qu’un cadavre par terre. Quelqu’un me dit : « A Stalingrad, on ne pouvait pas utiliser les chevaux sur le champ de bataille. - Ah, pourquoi ? - Parce qu’un cheval est incapable d’enjamber un cadavre. » Voilà un détail que je n’avais lu nulle part. Les femmes racontaient combien il est difficile d’être une femme dans la guerre. Elles parlaient du visage atroce des hommes juste après le combat, de leur traits défigurés par l’instinct de survie, une expression atroce entre l’homme et la bête sauvage. C’est cela qui m’a tout de suite paru passionnant. D’où vous vient cette capacité d’écoute, cette proximité avec les gens de la campagne ? J’ai passé toute mon enfance dans une bourgade de Poléssie, au sud de la Biélorussie. Mes parents étaient enseignants mais, autour de nous, ce n’étaient que des paysans, avec une culture essentiellement orale. Ils venaient raconter leurs histoires à mon père qui, en tant que directeur de l’école et du lycée, était un personnage très respecté. Mon père, communiste fervent, avait systématiquement réponse à tout. Ma mère n’était pas communiste, mais c’était quelqu’un de sévère et de fermé. Ils étaient tous les deux très occupés par leur travail. Et très rigides, avec la mentalité typique de l’intelligensia russe qui considère tout de haut. C’est ma grand-mère maternelle, en Ukraine, qui m’a donné l’intuition de ce que le monde peut contenir de mystère. Pour elle, le monde était plein de questions. Avec elle, on pouvait parler de tout, de la faute, du péché, de la mort. Elle était illettrée, mais c’était une âme pleine de vie.

C’est grâce à cette grand-mère ukrainienne que vous avez commencé à voir le monde autrement ?

Oui, sans doute. Dans cette partie de la famille, on n’aimait ni les Bolchéviques, ni les Allemands. Les Bolchéviques, surtout parce qu’ils avaient confisqué les terres et les vaches pour les donner au kolkhoze. Mon grand-père était un paysan aisé et instruit, un homme d’une grande bonté. Sous l’Occupation, les Allemands l’ont nommé « staroste » (« aîné, responsable ») parce qu’il savait lire. Il a fait ce qu’il a pu pour protéger les habitants, par exemple les prévenir quand une arrestation se préparait. Quand l’armée rouge a libéré le village, en dépit du fait qu’il avait dépassé cinquante ans, il a tout de même été enrôlé et envoyé au front. Il a été tué et ma grand-mère est restée veuve avec cinq enfants, sans rien. Les Allemands avait incendié la ferme, c’était la grande misère, on manquait de tout, même de bois de chauffage. Malgré cela, j’aimais passer les vacances chez elle. Là-bas, la nature était plus belle, le monde plein de mystère. Et plein de religion ? Oui, Grand-mère était imprégnée de religiosité, elle voyait partout dans la nature la main de « Celui » qui avait créé tout ça. Moi, j’étais éduquée dans l’athéisme soviétique, je ne croyais pas au Créateur, mais j’avais l’intuition que le monde était plus complexe. Un jour, nous sommes passées tout près d’une maison sur la pointe des pieds. A voix basse, elle m’a dit : « Chut, chut, cette femme a mangé ses enfants ! Elle était en train de mourir de faim. » Ça s’était passé pendant la grande famine [de 1932-1933] et depuis vingt ans le village tenait cette malheureuse en quarantaine. C’est toute une leçon. Elle m’a raconté qu’un jour pendant l’Occupation, un très jeune soldat allemand est entré à la ferme pour demander de l’eau et qu’il était en pleurs. A l’école, j’avais appris que les Allemands étaient des brutes, des monstres, et voilà qu’un soldat pouvait pleurer. Je n’en revenais pas. Elle m’a aussi parlé des cadavres des Allemands qui étaient restés longtemps à pourrir dans les champs. Les Russes avaient emporté les leurs pour les inhumer – sous l’œil des Ukrainiens qui ne les aimaient guère – mais personne ne voulait s’occuper des Allemands.

La guerre vous a tout de suite passionnée ?

La guerre chez nous a été épouvantable. Je suis née en 1948 et pendant toute mon enfance, les gens ne parlaient que de ça, il y avait eu tant de tués, dans chaque famille. Nous, les enfants, nous nous demandions s’il y avait assez de place sous la terre pour loger tous ces morts. Dans les villages, il ne restait pratiquement que des femmes. L’Ukraine avait eu moins de soldats tués, mais il restait énormément d’invalides de guerre. La police les dispersait brutalement près du marché. Ils étaient là dans leurs fauteuils roulants et les jeunes policiers du haut de la plateforme des camions leur jetaient à manger en rigolant, comme s’ils étaient des porcs ou des veaux. J’étais terrorisée. Mes seuls souvenirs personnels de la guerre, c’est cette peur. On racontait des histoires atroces qui s’étaient passées sous le blocus allemand. Il y avait dans notre village une femme qui vivait dans une solitude terrible. Pendant le blocus, toute sa famille avait vécu cachée dans les marais. Le jour, ils respiraient à travers un petit tube ; la nuit ils sortaient, se séchaient, mangeaient un peu. Elle avait une fillette qui pleurait sans arrêt, elle pleurait de faim. Les autres craignaient qu’on l’entende. Pour finir sa mère l’a tuée, en la noyant sans doute. Après quoi, tout le monde au village lui a tourné le dos. Quand je demandais pourquoi elle était toujours toute seule, on me répondait : « Tu ne dois pas savoir, ce n’est pas pour toi ». Mes parents voulaient me protéger. Il ne fallait pas poser de questions. Heureusement, chez nous il y avait des livres, beaucoup de livres.

Vous avez plongé très tôt dans la littérature ?

J’ai toujours su que je voulais écrire. Ecrire et voyager. Mais il m’a fallu longtemps pour trouver ma voie, mon genre. Mes parents ne juraient que par les livres. Du côté de mon père, on était enseignant depuis quatre générations. Par rapport aux autres enfants, j’ai eu une enfance privilégiée, j’avais mes deux parents vivant près de moi et nous avions un niveau de vie bien supérieur aux autres. A ma première rentrée, mes parents m’ont acheté un cartable, les autres n’avaient que des sacs en toile. J’ai fait une scène et j’ai exigé que ma mère me couse un sac pour être comme tout le monde. J’étais aussi la seule à porter un blouson ; je le prêtais à toutes mes copines. Elles me le rendaient tout déchiré et maman me grondait. Avec mes parents, la discussion était impossible. De toute façon, pour mon père, rien n’existait en dehors du marxisme léninisme.


Vous n’avez jamais été communiste ?

Non, j’ai été membre des Pionniers et des Komsomols (les « Jeunesses communistes ») parce que c’était automatique, mais pour le Parti, il fallait se porter candidat et être parrainé. Je n’ai jamais postulé parce que ce n’est pas dans ma nature d’affirmer des choses que je ne pense pas. Au journal, tant qu’on n’occupait pas de responsabilités, on n’était pas obligé d’entrer au Parti.

Avec mon père, nous nous sommes autrefois beaucoup disputés. C’était aburde et l’affection l’a emporté. Il ne partage pas mes convictions, mais il m’aime. Juste une histoire. Quand j’étais bébé, j’ai failli mourir d’une trachéite. A cette époque, mon père n’avait pas encore été démobilisé de l’aviation, il logeait provisoirement avec ma mère dans un monastère en Ukraine. Il est allé supplier la mère supérieure. Par principe, elle refusait de donner ou de vendre quoi que ce soit à un officier soviétique. Il s’est mis à genoux : « Mon enfant est en train de mourir de faim, vous pouvez me haïr, me tuer, mais si vous croyez en Dieu… » Finalement, la religieuse a accepté de vendre un peu de lait de chèvre, mais à condition que ce soit ma mère qui vienne le chercher. Cette histoire, ce n’est pas lui, c’est ma grand-mère qui me l’a racontée. Après la guerre qu’il a finie avec plusieurs médailles de l’aviation, mon père a achevé ses études de journaliste. C’était un homme brillant, très capable, il aurait dû faire une belle carrière dans le Parti.

Comment s’est-il retrouvé enseignant à la campagne ?

La véritable raison, je l’ai apprise beaucoup plus tard, et pas par lui. Aussitôt après son diplôme, on lui a proposé d’entrer au comité régional du Parti. Mais, à l’examen de son dossier, on s’est aperçu que la sœur de sa femme était en détention. Pourquoi ? Jeune fille, juste après le lycée technique, on l’avait envoyée à Brest, sur la frontière polonaise, enseigner la langue allemande. La guerre a éclaté deux jours plus tard. Comme il y avait beaucoup de prisonniers russes dans cette région, les Allemands avaient besoin d’interprètes. Elle était très jolie et il semble qu’elle ait eu une liaison avec un officier allemand. A la fin de la guerre, elle a été arrêtée et déportée en Sibérie. Quand le Parti a découvert l’affaire, il a exigé de mon père qu’il rompe immédiatement son mariage. Ça aurait pu se terminer très mal pour lui et pour nous tous. Heureusement, il avait un ancien camarade de l’aviation au comité central. Cet ami a réussi en 24 heures à le faire nommer instituteur dans une bourgade très éloignée. En 1937-1938, ceux qui avaient su disparaître tout de suite au fond d’une province avaient sauvé leur peau de la même manière. Ma tante, elle, n’est rentrée de Sibérie que vingt ans plus tard. Mes parents l’ont toujours soutenue autant qu’ils ont pu.

Comment vous êtes-vous détachée de cette éducation communiste ?

C’est un processus long. A la fac de journalisme, je me suis rendue compte que j’étais plus libre que les autres. On m’a très vite considérée comme une dissidente parce que je posais trop de questions. En 3e année, j’ai remporté le premier prix d’un concours littéraire organisé à l’occasion du 50e anniversaire d’Octobre. Le prix consistait en un voyage à l’étranger, mais on ne m’a pas laissée partir au motif que j’avais tenu je ne sais quel propos antisoviétique. En fait, j’avais demandé pourquoi il était interdit de lire Nietzsche. Et j’avais fait observer que l’œuvre de Lénine n’apportait pas de réponse à tout, qu’il n’avait par exemple jamais traité ni de la vieillesse, ni de l’amour. Toujours est-il que je n’ai pas eu de visa et qu’après mon diplôme, on m’a affectée dans une petite ville très loin de Minsk. A un moment j’ai traversé une crise, j’ai vidé toute ma bibliothèque pour ne garder que Dostoïevski, Tolstoï et Tchekhov. Tous les autres livres, je les ai donnés à la fac de journalisme. Je voulais me passer de ces béquilles et entrer dans la vie directement, au ras des pâquerettes. C’est plus tard que j’ai compris qu’on ne saisit pas le réel comme ça. Tu trouves un sens, un deuxième, un troisième, c’est sans fin. Mais ça a été un long travail. Il a fallu se libérer de cette idéologie, de toute la littérature soviétique et de son regard étroit sur l’homme.

Y a-t-il eu des expériences personnelles qui ont compté dans cette rupture ?

La mort de ma sœur, je pense. A cette époque, je ne prêtais aucune attention à la nature, je vivais entièrement dans un monde d’idées. Ma soeur est morte à l’âge de 36 ans et tout d’un coup j’ai compris que le printemps existait, que tout pouvait s’arrêter à n’importe quel moment, que chacun ne disposait que d’une seule vie. Ce qui m’a frappée alors c’est que la conception, non pas soviétique mais matérialiste selon laquelle vouloir c’est pouvoir, tu dois donc tu peux, ça ne tenait pas. A la mort de ma soeur, dans notre famille si nourrie de livres, personne ne savait quoi faire, quoi dire. Celle qui nous a sauvés, c’est la vieille Elisabetha, notre voisine, je lui suis encore reconnaissante, elle nous a montré quel repas il fallait préparer, comment creuser la tombe. Sans elle, ma sœur aurait été enterrée à la soviétique, sans la moindre métaphysique. Grâce à elle, tout prenait sa place et son sens. Je me souviens que nous étions tous assis la nuit autour de son cercueil, elle était morte d’un cancer, elle avait beaucoup souffert et elle était couchée là, belle, très belle, et soudain un insecte est entré et s’est posé sur son front. La vieille Elisabetha a dit : « Ne le touche pas ! C’est peut-être son âme. » C’était une conception du monde toute différente. Les gens simples en savent parfois beaucoup plus long. J’ai beaucoup changé. Regardez les photos de moi à l’époque où j’écrivais La guerre n’a pas un visage de femme et celles d’aujourd’hui. Ce n’est pas une question d’âge, c’est le regard qui a changé. A l’époque, j’étais quelqu’un qui avait un but, des certitudes.

Comment ce premier livre a-t-il été accueilli ?

Des livres sur les femmes combattantes, il y en avait beaucoup mais ils se ressemblaient tous. Le mien gênait par son point de vue. Les anciens combattants réclamaient de la prose héroïque, pas des récits d’atrocités. Pendant deux ans, il s’est heurté à un refus de publication. Mais la Perestroïka commençait. Un ami a emporté le manuscrit à Moscou et il est paru là-bas en 1985. Par l’entremise de diverses personnes, il est arrivé jusqu’à Gorbatchev qui en a fait l’éloge dans un discours prononcé à l’occasion du 40e anniversaire de la victoire. J’ai reçu des prix, des médailles. A partir de là, le succès dans toute l’Union soviétique a été fulgurant : deux millions d’exemplaires. Tous les six mois, on ressortait un tirage et depuis, le livre n’a pas cessé de se vendre et d’être adapté au théâtre, au cinéma. Il est même question d’en tirer un oratorio. Mais la polémique s’est poursuivie dans les journaux ; pour la vieille garde des communistes, des militaires et des anciens combattants, je salissais l’image de la guerre et même l’image des femmes avec des détails trop crus. Lorsque les Allemands capturaient des femmes soldates, ils les traitaient d’hermaphrodites, les humiliaient et les exécutaient. Le livre évoquait les douleurs physiques des prisonnières et c’était jugé dégradant. Mais la pire insulte, c’était « pacifiste ».

Vous êtes-vous heurtée aux mêmes critiques avec votre livre sur les enfants ?

Dans Derniers Témoins, c’était à nouveau mon point de vue qui ne passait pas. Si pour les femmes, la guerre est avant tout une tuerie, pour les enfants, c’est une folie. On était habitué à des enfants héroïques qui se sacrifiaient pour la patrie. Là, on ressentait violemment l’absurdité, la monstruosité, le traumatisme. En fait, celui de mes livres qui a été le plus attaqué, c’est Les Cercueils de Zinc qui m’a valu un procès. La guerre d’Afghanistan venait tout juste de finir, on avait perdu 15 000 soldats et le livre « salissait les héros tombés pour la patrie ». Une mère m’a crié, en larmes : « Je voulais offrir l’uniforme et les médailles de mon fils à son lycée, ils ont refusé à cause de vous, ils l’ont traité de voleur et d’assassin, à cause de vous ! »

Quand êtes-vous allée en Afghanistan ?

En 1988. J’ai été invitée avec deux autres écrivains à visiter le front. Je ne suis pas une héroïne, juste quelqu’un d’honnête. La Seconde guerre mondiale, je n’ai pas pu y aller, la guerre d’Afghanistan, c’était possible, j’y suis allée. Mais je ne vais pas dire que je l’ai faite. Nous avons passé un mois là-bas en étant escortés tout le temps par des soldats. Ce que mes confrères voulaient voir, c’était des combats, des échanges de tirs ; moi non. L’essentiel de la guerre se passe hors de la vue. Sur le front mais aussi à l’arrière, dans chaque foyer, dans notre société. Mon émancipation complète, je crois qu’elle date de ce séjour à Kaboul. Je revois le moment où nous sommes entrés dans un hôpital militaire. Nous venions apporter des jouets aux enfants. C’était une grange immense, pleine de vieillards et d’enfants amputés, un spectacle atroce. J’avais un tas de nounours en peluche à distribuer. J’en donne un à un garçon qui l’attrape avec ses dents. Je demande : « Pourquoi avec les dents ? » La femme d’à côté baisse la couverture et me montre l’enfant sans bras ni jambes. Il n’y avait plus rien à dire. Un jour, j’étais en hélicoptère. Nous montons et j’aperçois quelque chose qui brille. Je demande ce que c’est. Le pilote répond : « Ce sont des cercueils, on en voit tous les jours, des cercueils de zinc. » Et un autre gars a dit : « On veut bien mourir, mais si seulement on savait pourquoi » La guerre, aujourd’hui, on ne sait plus pourquoi on la fait, pour la mafia ? pour le fric ? pour les généraux ?

Vous attendiez-vous à ce que la parution des Cercueils de Zinc provoque des réactions si vives ?

Pas du tout. A cette époque on publiait librement Soljenitsyne, Chalamov. Mais c’était les intellectuels qui lisaient ces livres. Le peuple non, et à vrai dire il ne les a toujours pas lus. Pendant six mois, le Théâtre académique de Minsk a donné un spectacle tiré de mon livre. Mais les militaires, les communistes et les anciens combattants se sont ligués pour qu’il soit retiré de l’affiche. Ensuite, j’ai eu droit à un procès monté de toutes pièces par les généraux. Ils ont poussé des mères et des soldats qui m’avaient confié leur témoignage à se rétracter et à porter plainte. On a fait venir de toute la Biélorussie des mères qui brandissaient les portraits de leurs fils et portaient les médailles fixées sur des coussins. « Nos enfants sont des héros et elle les traite d’assassins ! » J’aurais pu prendre un avocat, mais ce n’était pas honnête vis à vis de ces mères. On les avait trompées, elles étaient simplement manipulées. C’était un temps de misère totale, de magasins vides. Il avait suffi de leur promettre un téléviseur ou un emploi. Tout ce que j’espérais c’était de pouvoir parler avec elles.


Avez-vous réussi à les convaincre ?

Evidemment non. Tous ces gens-là étaient encore pétris de culture soviétique. Le procès se tenait tout près de chez moi et devant le tribunal il y avait constamment cinq cents personnes, une vraie guerre civile. La majorité m’accusait de trahir nos soldats, la patrie… Avant le procès, le juge avait organisé des séances de conciliation. Il y avait là Oleg, blessé à la tête en Afghanistan. Son témoignage dans le livre est extraordinaire. Je lui ai demandé : « Oleg, pourquoi es-tu venu ? - Vous voyagez à l’étranger, vous avez plein de fric, et moi je n’ai pas un sou, pas de travail, ma femme m’a quitté, je n’ai plus rien ». Le juge lui a demandé : « Et qu’attendez-vous de Svetlana ? - Je veux qu’elle compense tout ce que j’ai perdu pendant la guerre ». J’ai dit : « Tu me confonds avec le ministère de la défense ! Qui t’a rendu invalide ? » Pour lui, la seule compensation, c’était d’être considéré comme un héros.

Vous avez dû vous sentir très isolée ?

Pas tant que ça. Au procès, des militaires sont venus témoigner à la barre sur ces bombes terribles qu’on avait expérimentées en Afghanistan. Le plus pénible, pour moi, ça été de me retrouver en face des héros et des héroïnes de mon livre. Je me souviens d’une femme qui m’avait longuement raconté comment son fils avait été employé pendant six mois à construire la maison d’un général. Il avait trouvé la mort au front deux mois plus tard. Cette femme m’avait crié au moment de mon départ : « Surtout, écrivez la vérité ! ». Et voilà qu’elle témoignait contre moi. Elle avait besoin que son fils soit mort en héros. Mais les procès, les démêlés avec le pouvoir, ça ne mérite vraiment pas qu’on en parle. Dans notre culture, c’est la norme. Et ça continue pour moi avec Loukachenko, notre président depuis bientôt quinze ans. Le problème, ce n’est pas tant le pouvoir, ce sont les gens qui le soutiennent. Tout le monde, ici, est prêt à incriminer le pouvoir, mais les gens ne sont pas prêts à reconnaître leur propre part de responsabilité. Si nous avons une brute inculte comme Loukachenko, c’est que le peuple se reconnaît en lui, qu’il réalise d’une certaine manière l’idéal d’une majorité de gens. Peut-être pas de 85%, mais au moins 55%. Chez vous, il ne tiendrait pas trois jours. Au moment de la Perestroika, nous nous sommes fait beaucoup d’illusions.


Quelles illusions ?

Nous étions dans l’euphorie. Nous pensions que tous les problèmes venaient du communisme. Dès qu’il aurait disparu, nous allions commencer une vie nouvelle, à l’occidentale. C’était très naïf. Avec la guerre de Tchétchénie, on a revu exactement la même chose qu’en Afghanistan. On vous tient des discours patriotiques sur la défense de la Russie, le sacrifice pour la patrie..., mais c’est la misère qui pousse les gens à s’enrôler. Pour mon prochain livre, j’ai interviewé une femme dont la fille servait dans la police. Une famille soviétique typique. Elle a travaillé en usine dès l’âge de douze ans à cause de la guerre, sa mère a construit en Sibérie la voie ferrée Baïkal-Amour-Maguistral. Résultat : une poignée de décorations et de médailles, et la misère. Il faut voir l’état de l’appartement, les fils électriques qui traînent ! En 1994, quand les salaires n’étaient plus versés, cette famille a quitté le nord pour s’établir à Minsk. Après le lycée technique, sa fille voulait entrer en fac de psychologie ; faute d’argent, elle est entrée dans la police. A 22 ans, elle était déjà mère d’une fillette et divorcée d’un mari alcoolique. La misère. Elle vient voir sa mère : « Maman, je pars en Tchétchénie, on nous envoie là-bas, c’est notre tour ». Sa mère lui dit : « Tu as un enfant, tu n’es pas obligée de partir. - Maman, je veux aller gagner de l’argent comme tous les autres, nous irons en Egypte voir les pyramides, je prendrai un crédit pour acheter un téléviseur, un téléphone mobile, une machine à laver, et quand je rentrerai je pourrai tout rembourser ». Pour gagner de l’argent, il n’y avait que la Tchétchénie. La question de tuer ou ne pas tuer, pour elle, ne se posait pas.

En Tchétchénie, on n’envoyait que des volontaires ?

Oui, mais les volontaires ne manquaient pas. Les récits de ses collègues de la police sont ahurissants. L’un part pour refaire le toit de sa maison, un autre pour payer la noce, un autre pour rembourser ses dettes, un autre pour une Mercedes. Et c’est seulement sur ce fond de pauvreté que s’inscrit le discours patriotique. Cette jeune femme éduquée dans les valeurs soviétiques avec une haute conscience du bien est donc partie là-bas faire le bourreau. La mère dit qu’elle était opposée à ce départ ; malgré tout, la famille comptait sur cet argent. Sa fille part et là, résultat d’une sombre histoire, elle se suicide. Elle prend son pistolet et tire. On rapatrie le cercueil à Minsk et puis silence. Les camarades rentrent les uns après les autres, mais personne ne veut raconter ce qui s’est réellement passé. La mère va au commandement, on refuse de la recevoir. Pendant ce temps-là, d’autres continuent à partir en Tchétchénie pour se faire du fric. « Et moi, je ne peux même pas payer une paire de baskets », me dit-elle. Au bout de ses recherches, la mère aboutit à deux versions. La première, c’est l’alcool. Là-bas, les hommes boivent tous comme des trous. Ils ont fait boire sa fille et l’ont violée. Elle leur a dit : « Je vous ferai tous coffrer, personne ne sortira d’ici ». Ils auraient tué et simulé un suicide. Seconde version : l’argent. Elle était en service au poste de contrôle. Tout le monde là-bas trafique : drogues, carburants, n’importe quoi. Elle a arrêté une voiture qui repartait en Russie pleine de marchandises volées. Elle s’est obstinée. Sa mère m’a montré les rédactions composées à l’école où elle écrivait « je veux être quelqu’un de bien, d’honnête… » C’est pour ça qu’on l’aurait tuée. Voici les deux versions, toutes deux horribles. La mère me raconte tout ça. « Ecrivez-le, ça ne changera rien, tout le monde s’en fout. Regardez, maintenant, on propose aux touristes des excursions en hélicoptère au-dessus de la Tchétchénie. » Voilà comment sont les gens, chez nous.

Vous étiez proche d’Anna Politkovskaia. Pourquoi n’avez-vous pas écrit de livre sur la Tchétchénie ?

Je ne voulais pas recommencer Les Cercueils de Zinc. Anna Politkovskaia faisait un travail extraordinaire mais c’était du journalisme, c’est tout à fait différent. Les questions métaphysiques ne l’intéressaient pas du tout. Je ne suis pas journaliste au sens strict. Je me sers du journalisme pour me procurer les matériaux, mais j’en fais de la littérature. Sur une centaine de témoins, j’en retiens parfois dix, et sur une centaine de pages d’entretien, il m’arrive de garder trois pages ou deux paragraphes. Après trois livres, j’avais épuisé ce que pouvais dire sur la guerre en tant qu’écrivain. Pour moi, la guerre n’est pas une solution aux problèmes contemporains, mais une aberration. Un jour viendra où l’on parlera de nous en disant, les gens de l’Age de la guerre, les barbares adorateurs du dieu Mars. La culture militaire de la soumission, l’héroïsation de la force, l’exaltation de la virilité, ce jeu suprême qu’est la guerre pour les hommes, le plaisir avec lequel ils endossent l’uniforme, ce sont des sujets pour la littérature. Mais les circonstances, ce n’est pas de la littérature. Et puis, à franchement parler, physiquement, je ne suis plus en état. Je suis aussi un être humain. Toutes ces victimes, ces atrocités, je n’en peux plus. Ecrire un livre sur Tchernobyl et m’occuper en même temps de la Tchétchénie, c’était trop. Tchernobyl m’a tout de même pris onze ans de ma vie.

Dans votre livre sur Tchernobyl, les témoins se réfèrent souvent à la guerre.

Mais cette guerre-là, ils n’y étaient pas préparés... Aucun être humain n’était pas préparé à ça. Il y a l’homme d’avant Tchernobyl et l’homme d’après. Je me souviens d’une grand-mère là-bas. C’était un mois après l’explosion de la centrale, à l’époque où l’armée évacuait les paysans en autocar. Tout le village était déjà rassemblé avec ses bagages, mais un soldat est venu dire à l’officier qu’une mémé refusait de partir. La vieille s’est penchée vers moi, sans doute parce que j’étais la seule femme, et elle m’a dit : « Ma petite, pourquoi je devrais partir ? Le soleil brille, les oiseaux volent. La guerre je l’ai vécue, les bombardements, l’odeur de la fumée, les soldats étrangers, je sais ce que c’est. Mais là, ce sont nos gars. Alors, c’est ça la guerre ? » Ni moi, ni le capitaine n’avions de réponse toute prête. Oui, c’était une nouvelle forme de guerre, mais les gens n’arrivaient pas à croire en un danger qu’on ne pouvait ni voir, ni sentir, ni toucher. Après le départ de ces paysans, d’autres gens sont venus s’installer dans ces maisons en zone interdite et ils se sont remis à cultiver ces champs. Au début, on les a expulsés ; ils sont revenus. Aujourd’hui, les villages qui avaient été entièrement évacués sont à nouveau occupés, au moins à moitié.

Dans votre livre, on voit bien aussi comment le système politique a réagi...

Notre système a réagi comme il en avait l’habitude : il s’est mis en état de guerre. On allait se sacrifier pour la patrie et remporter la victoire… Le premier mois, à l’époque où l’on coulait du béton autour du réacteur, l’armée a déployé dans la zone énormément d’engins de toute sorte : des tanks, des hélicoptères équipés de deux mitrailleuses, des hommes armés de mitraillettes. Sur qui étaient-ils donc censés tirer ? Evidemment, tous ces soldats ont été irradiés. Un membre du comité central s’est rendu sur place et a demandé à voir le trou. On l’a prévenu que c’était mortel. Il a insisté, il voulait voir « de ses propres yeux ». C’est une attitude typique de la vieille garde communiste, il faut être avec le peuple, sur place, se sacrifier, se mettre en première ligne. Je crois qu’il est mort peu de temps après. Je me souviens aussi de ce professeur de physique qui est allé avec ses enfants sur le balcon admirer l’incendie. Il m’a dit : « Nous ne pensions pas que la mort pouvait être aussi belle ». Ma chance, si je puis dire, c’est que je suis arrivée tout au début, à un moment où tout le monde était complètement désorienté et bouleversé. C’était du jamais vu et les gens racontaient des choses très fortes. Maintenant, ils ont surmonté le choc, on ne pourrait plus écrire ce livre. J’ai longtemps écrit sans savoir où j’allais, car contrairement à la guerre, il n’y avait sur ce thème aucune tradition littéraire, c’était complètement neuf.

La Supplication de Tchernobyl vous fait connaître dans le monde entier et c’est à ce moment que l’on commence à parler de vous pour le prix Nobel ?

Ce n’est pas spécialement à cause de ce livre. Ce qui intéresse aussi bien les Japonais que les Suédois, c’est l’histoire de cette utopie que beaucoup de générations ont portée et qui s’est réalisée en URSS, une expérience de laboratoire unique par son ampleur et sa durée. Les lecteurs ont découvert une personne qui depuis trente ans écrivait l’histoire de cette grande utopie. Mais pas de son point de vue ou de celui des hommes politiques. Non, la petite histoire, racontée par les petites gens. A un niveau auquel chacun peut s’identifier.

Propos recueillis à Minsk en août 2009 par Anne Brunswic

Article à lire dans la revue XXI n°9, janvier-mars 2010.
Et rendez-vous authéâtre des quartiers d’Ivry.



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