Cumaná, 22 janvier, cigares, messe, musiciens.

Sainte Inès est la patronne de la ville, congé pour tous ceux qui ont un travail déclaré - on est d’après les estimations officielles à 80% d’économie "informelle".
Esmeralda m’emmène voir les beautés de Cumaná qui m’ont échappé. Elle a raison, il y en a quelques-unes.
L’antique fabrique de tabac sur la place est ouverte mais la production est à l’arrêt depuis plusieurs mois. Le patron fait visiter ses réserves, trois pièces humidifiées remplies jusqu’au plafond, il montre la machine à calibrer les cigares, la technique a fait des progrès depuis Mérimée et Bizet, la machine à les habiller de cellophane. Les cigares se présentent dans des boîtes très soignées, marqueterie, motifs originaux. Je demande le prix de mes préférés, les « señoritas ». 40 dollars la boîte de 25. Astronomique comparé aux drogues de luxe, Davidoff ou Cohiba, que je m’offre les jours de débauche. Je m’en tire par une chaleureuse poignée de mains. Que compte-t-il faire de ses trésors ?
Deux ruelles bordées de maisons de maître de style « colonial ». L’ancien institut français, édifice majestueux bâti autour d’un patio idyllique, est devenu un hôtel sans touristes, il accueille des séminaires. Dans la cathédrale, très grande affluence, je joue des coudes pour m’approcher de l’autel. On chante, on danse d’un pied sur l’autre. A la fin de l’office, même rituel qu’à Caracas le jour de l’an, on ovationne. Le prêtre salue avec modestie mais n’offre pas de bis au public.
Sur les marches, Esméralda en conversation avec un homme de théâtre qui a naguère mis en scène Tartuffe, un quinquagénaire noir à la mine sympathique, casquette, chemisette colorée. Le soleil est sans pitié sur les marches blanches de la cathédrale blanche style « colonial ». Il n’y a pas d’école de théâtre, dit l’homme de théâtre. J’aimerais échapper au contrôle de mon hôtesse pour parler librement avec lui. Elle se rembrunit lorsque nous échangeons nos numéros de téléphone.
Du premier étage d’un bâtiment fin XIXe, postérieur à la colonisation donc plus sympathique, décor de western latino, on entend une répétition d’orchestre. Le chef est en tenue de football, les interprètes amateurs en tenues plus sobres. Sur le balcon, un chanteur à la voix amplifiée par une petite sono. Répertoire traditionnel de la région, musique d’avant la salsa. Ça donne envie de filmer. Esmeralda grince des dents (intérieurement), ce n’était pas ce qu’elle avait prévu. Encore moins que je m’adresse directement aux musiciens pour demander leur agrément.

