Anne BRUNSWIC

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Cumaná, 20-21 janvier, rencontres au port, conversations nocturnes

Ce matin, j’ai provoqué une autre panique lorsque j’ai entrepris d’ouvrir le volet au-dessus du lit. Mais de quel droit ? Il se trouve que je ne supporte pas de dormir dans une chambre aveugle. L’ouverture de ce volet met en péril, dit-elle, toute la sécurité de la maison. Je tolère les phobies tant qu’elles n’empiètent pas sur l’idée – extrémiste, je le concède – que je me fais de ma liberté. Cette dame et sa fille, une vraie beauté tropicale, m’étouffent. Comme si la chaleur n’y suffisait pas.
La diète est pire que chez mes hôtes de Caracas. Toujours des galettes de maïs, des arepas, mais desséchées et sans fromage, c’est trop cher. Un café très allongé. Je demande poliment une serviette. Nous n’en utilisons pas. A regret, Esmeralda ouvre le tiroir supérieur du buffet et en tire une jolie serviette brodée. La cohabitation s’annonce mal.
Seul José, l’époux, s’attarde à parler avec moi bien au-delà du nécessaire. Si les conversations en espagnol ne me demandaient pas tant d’effort, nous causerions politique pendant trois heures chaque soir. Il n’a plus droit à l’alcool depuis qu’il a guéri du paludisme - un sale truc qu’il a attrapé dans le travail révolutionnaire aux champs. A la nuit tombée, nous fumons dans le patio, raffiné comme tout le reste.
Il est entré en politique à l’âge de 15 ans, a tâté de la prison à 19 ans. Longtemps dans la clandestinité, proche de la guérilla, extrême gauche antitotalitaire. Il avait déjà 20 ans d’états de service révolutionnaires lorsque le commandant Chavez est arrivé au pouvoir. Dubitatif au début vis-à-vis de ce militaire à l’identité floue, dont le coup d’État avait échoué 7 ans plus tôt. « Divine » surprise : les années Chavez de 1999 à la mort du Commandante, 2013, ont été une époque bénie. Dans l’effervescence, il s’est engagé dans des dizaines de comités de base. Aujourd’hui, au sommet de l’État, le renoncement est évident mais José a toujours compté sur la base, la révolution par en bas. Il disparaît dans un coin obscur du patio pour s’occuper de son poulailler.
Au petit matin, une vingtaine poulets de quelques semaines picorent la minuscule pelouse du patio. José veille sur eux, ils sont la première génération. Universitaire retraité, il élève des poules. Pour suppléer le manque de protéines ? Il explique : le poulailler s’intègre dans un projet coopératif populaire de développement de l’agriculture urbaine. On a une réunion demain, tu m’accompagnes si tu veux.
Promenade dans Cumaná en direction du port. Le premier pour la pêche au thon dans les Caraïbes, ai-je lu. L’accès est interdit. Les bâtiments de la douane entravent la vue, on aperçoit juste le sommet d’une cheminée. Où peut-on voir la mer ? N’allez pas de ce côté, on se fait couper les mains. Je marche collée au mur le long d’une très mince frange à l’ombre. Je m’arrête pour fumer sous un arbre chétif sur une grande place poussiéreuse. Une femme me rejoint. On fume ensemble assises sur un bout de trottoir, on papote, elle est une ouvrière du port, type indien, maigre, la cinquantaine peut-être. Pas riche mais elle a encore de quoi s’offrir des cigarettes. Elle : la pêche a beaucoup diminué. Les bateaux font le plein de gasoil, le vendent en haute mer aux marins de Trinidad et Tobago, ça rapporte plus que la pêche. J’arrive au bord de l’eau, spectacle décevant malgré le bleu intense des Caraïbes. Des pélicans (ou leurs petits-cousins tropicaux) pataugent dans les ordures. De l’autre côté du môle, des navettes desservent des îles vantées par les guides touristiques. Pas de touristes dans la longue file d’attente. Pour voir la plage, on me conseille de prendre un taxi et d’aller jusqu’à San Luis. Le chauffeur ne me dépose pas à la plage mais dans un village de pêcheurs, désert à cette heure de chaleur écrasante. Pas très rassurant après les cent mises en garde des dernières 24h. La seule chose rassurante est qu’à chaque pas, des écriteaux rappellent combien Dieu est bon. On peut espérer que les petits voyous de San Luis n’ont pas encore oublié le prêche d’hier ou que la chaleur les dissuade. Des pêcheurs réparent des filets, des enfants de pêcheurs barbotent dans l’eau, un vieux couple à l’abri d’une tonnelle regarde la mer, les mêmes pélicans que tout à l’heure colonisent des barcasses en ruine. Un peu carte postale. Tant qu’à vivre dangereusement, je sors mon appareil photo. Les pêcheurs et le vieux couple ne se font pas prier pour poser en gros plan, les enfants m’ignorent, les oiseaux aussi. Un pêcheur pieds nus tient par la queue quatre thons albacores à la peau luisante.
La ville est d’une laideur parfaite, rien qui dépare. Je cherche où changer mes euros en dollars, puis changer les grosses coupures en petites coupures, un objectif de balade pas très touristique. La rue cabossée dédiée à l’accastillage a son charme. Au moins, on y fait des affaires sérieuses. Pas comme le coiffeur qui met en vitrine des nouilles et la boulangerie des pantalons. Hormis le tabac et l’alcool, les pharmacies ne se refusent rien, huile de cuisine, baskets. Une odeur de café fraîchement torréfié, un instant de bonheur.