Anne BRUNSWIC

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Caracas, 9 janvier, les chavistes sont fatigués.

J’ai changé d’adresse. J’allais écrire de crèmerie. Incongru dans un pays où le fromage est un produit industriel qui se présente essentiellement sous trois espèces, le blanc mou (aspect mozzarella, insipide), le blanc dur (aspect feta, insipide) et le jaune (aspect Edam, insipide).
Chucho avait trouvé une camarade disposée à m’offrir un hébergement militant mais elle a déserté son appartement empuanti toute la semaine par le nettoyage des canalisations. Je loge chez des amis de la réfugiée climatique, les camarades Iziel et Amilcar. J’occupe la chambre du fils Ernesto, élève de terminale. Sony, le vieux caniche, est d’une discrétion admirable.
Je n’ai que du bien à dire de mes nouveaux logeurs : chaleureux, disponibles, discrets, serviables, intarissables sources d’informations sur la révolution bolivarienne. Iziel et Amilcar ont donné les meilleures années de leur vie à Chavez, à la révolution bolivarienne. Ils avaient vingt ans, entraient dans l’histoire tout frais, tout beaux. Avec Amilcar, dès mon arrivée, on entre dans le vif du sujet, la révolution est à l’agonie, le chavisme n’a pas survécu à Chavez. Sociologue de formation, il a occupé des postes de responsabilité au palais de Miraflores, le siège de la présidence. Il sait de quoi il cause. Iziel aussi a occupé des responsabilités dans l’appareil : ministère du logement, médias éducatifs, directrice d’une école nationale d’audiovisuel. Ils ont mouillé la chemise.
Après la mort de Chavez, la flamme s’est éteinte, puis les braises. Ils ont continué en fonctionnaires. Amilcar ne se raconte pas d’histoires. Il dit : à la présidence, on pouvait travailler jusqu’à 23h et reprendre à 7h. Il fallait rédiger des notes sur tous les sujets pour nourrir l’émission de télé de Chavez du dimanche. Mais entre nous, on se disait, avant on faisait la révolution gratis, maintenant, on est payés.
Amilcar est en vacances, les premières depuis quinze ans. Trop pauvre pour lui régler plusieurs centaines d’heures supplémentaires, l’administration l’a mis en vacances. Iziel s’est mise en congé définitif. Elle adorait son travail à la tête de l’école de télévision, travail devenu purement militant vu la dégringolade des salaires. Elle a jeté l’éponge. Ces derniers temps, l’ambiance était plombée par le PSUV – le Parti avec majuscule– qui avait une nouvelle directrice à placer. Iziel n’a jamais vu sa remplaçante, n’en a aucune envie. Elle est censée rédiger un bilan des cinq dernières années, remet la corvée à demain, après-demain.
Iziel ne parle pas politique, le fiston pas davantage, ils n’en pensent pas moins. Amilcar parle pour trois. La politique lui manque, au bout de deux heures, je lève le pouce. Pire que mon niveau d’espagnol faiblard, il y a mon niveau de connaissance de l’histoire vénézuélienne, des cinquante dernières années voire des deux cent dernières années depuis Bolivar. Cher Amilcar, laisse-moi le temps d’atterrir.