Caracas, 30 décembre, l’Internationale des écrivains.

Depuis le dernier sandwich d’Ibéria, que dalle. L’hôtel ne sert pas de petit-déjeuner.
Même pas de café ? Le gardien s’étonne de mon étonnement. Je me figurais quoi ? A midi, arrive un émissaire de Chucho du nom d’Oswell, un brun trapu, chemise à carreaux tirant sur les boutons au niveau de la bedaine. La carte de crédit internationale ne servant à rien ici (contrôle des changes, je suppose) il m’apporte de la part de son patron une carte de débit, l’identifiant est un numéro de téléphone, le code comporte 4 chiffres. Je lui remets 300 dollars qu’il placera sur le compte bancaire correspondant à la carte, laquelle me permettra de dépenser des bolivars chez les commerçants équipés de lecteurs de cartes. Tout est insolite et opaque mais pour l’heure, l’estomac commande. Oswell, dont j’ignore les fonctions à la télévision, est arrivé avec un chauffeur. Les deux hommes me déposent devant une cafétaria bourgeoise d’un quartier bourgeois à flanc de colline. C’est là. Ils m’attendent au bar, les malabars. Déjeuner est le contraire de jeûner. J’essaie de me distraire seule à ma table en attendant l’omelette jambon de mes rêves. Ils ont mission de me raccompagner à l’hôtel, pas de m’expliquer quoi que ce soit. Leur garde rapprochée me pèse. Au fil des heures, Chucho m’envoie sur WhatsApp de gentils messages dans un français qui sent la traduction automatique. « Tout est bien ? ». « Nous mangeons à 8.0. Le poisson va bien ? » …. Mon ami parisien connaît Jorge qui connaît Chucho qui m’attend ce soir à dîner.… Merveille des poupées russes. Quelle gentillesse malgré les premiers cafouillages !
J’ai hâte de voir la ville sans escorte. La place Venezuela est déserte, comme soumise au couvre-feu. Le jardin botanique est ouvert mais le jeune soldat de garde, seul dans sa guérite, tuant l’ennui en regardant l’écran zébré d’une petite télé portative, m’avertit, vous êtes toute seule, il ne faut pas, c’est très dangereux. Ah ! A quoi sert-il ? Il insiste, il y a des agressions, des gens qui passent par-dessus les grillages là-bas de l’autre côté. Ah ! Trois heures de l’après-midi, une température agréable, des allées bien tracées entre des buissons, des bambous, de très hauts palmiers, des essences tropicales qui ne demandent qu’à être admirées. Je m’engage sur le sentier, le planton sort de sa guérite avec des gestes de réprobation, me surveille de loin. Sur un banc de pierre caché dans la bambouseraie, je fume en cachette. Je n’ose pas m’éloigner, retourne sur mes pas à contre-cœur. Au bout de l’avenue en impasse, le campus de l’université est fermé. Sur le trottoir d’en face, quatre vieux clochards font les bouquinistes. Étrange stand de livres amoncelés, comme déversés d’une brouette. Gentiment, ils posent pour la photo. Quelques rencontres de hasard dans la rue comme je les aime, des portraits photos. Vous cherchez la mosquée ? la synagogue ? La synagogue est ancienne, très belle vous verrez, c’est juste ici à droite. Par là, à gauche, on a deux mosquées, une ancienne, une toute neuve. Il y a beaucoup de musulmans ? Oui, des Syriens, des Libanais, ils tiennent des commerces. Inutile de pousser la porte d’une synagogue un lundi. Je prends la direction de la mosquée toute neuve, cadeau de l’Arabie Saoudite, on pouvait s’y attendre.
A la nuit tombée, Oswell et son chauffeur me conduisent au siège de la télévision. Caracas la nuit. Une autoroute urbaine, des gratte-ciel ornés de peintures murales géantes, de grands panneaux naguère publicitaires : Chavez au premier plan, Maduro à l’ombre du lider maximo. Dans la grande tradition des affiches soviétiques des années 1930. Défense de la patrie, non à Trump sur un mur entier…
Contrôle très professionnel de la sécurité. El senor Nanez m’attend, c’est bon. Trois postes de contrôle avant d’arriver au bureau de son éminence. Chucho, 40 ans à peine, fluet, queue de cheval, chemisette blanche ouverte et jeans, on ne peut plus improbable dans ce décor, dans ce rôle. Un mur de son bureau est couvert d’écrans, les principales télés du pays, toutes privées, toutes détenues par des milliardaires. La plus virulente est Canaleleven, infos anti-chavistes en continu. La chaîne maison occupe un grand écran. Il garde un œil sur les écrans, un autre sur son téléphone portable. Quand la qualité pèche, il appelle un ou une chef de service. De fait, la technique laisse à désirer : une erreur de format coupe le bas de l’écran, le fil continu d’information est illisible. Les interruptions n’enlèvent rien à la qualité de sa présence, l’intensité de la conversation. La recommandation de Jorge et le bouquin que j’ai écrit en Palestine suffisent comme carte de visite. Chucho m’accueille en camarade. Il va de soi qu’il faut vraiment être un dissident du camp autoproclamé de la « communauté internationale » pour venir en visite ici. Le premier nom qu’il cite est Alain Badiou, viennent ensuite Foucault, les anarchistes espagnols, Nietzsche, il s’est formé avec eux et avec beaucoup d’autres. Je n’imaginais pas un poète rocker aux commandes de la télé nationale, l’organe officiel de la présidence, je manque d’imagination. En résumé, le pouvoir ce n’est pas tout de le prendre comme l’a fait Chavez, il faut le garder. Depuis vingt ans, les assauts tous azimuts es ennemis de la révolution n’ont pas cessé. Maduro depuis sept ans tient bon la barre dans une tempête qui ne faiblit pas. Forcément, on s’est endurcis. Maduro a la main plus ferme que Chavez, il ne se serait pas laissé renverser comme Chavez en 2002. Je m’étonne de voir deux volumes des œuvres de Xi Jingpin sur son bureau. Une économie capitaliste chapeautée par un parti communiste tout puissant, cela lui paraît un bon compromis, d’un côté développement économique robuste qui permet la redistribution, de l’autre stabilité politique à toute épreuve. Rien de tout cela n’existe au Venezuela. L’opposition mène une guerre hybride qui vise au chaos complet, sécuritaire, économique, institutionnel. Elle joue sur la gamme entière des agressions, de la violence de rue, du sabotage de la production, de la spéculation, elle organise les pénuries, met en scène un drame humanitaire. La droite n’a jamais accepté sa défaite. Les gringos ont fabriqué ici un nouveau Cuba. Et maintenant Guaido, ce minable, cette nullité, demande à Trump le durcissement des sanctions et les soi-disant démocraties européennes, les médias lui déroulent le tapis rouge. Avec la Russie, l’Iran, la Chine, évidemment on a des désaccords mais on n’a pas le choix. Sans partenaires stratégiques, on n’existe pas. Comme pour Cuba, c’est ça ou la mort. Nous causons longtemps, fraternellement, ce n’est pas un rendez-vous, c’est une rencontre. Il prend un selfie de nous deux, l’envoie à l’ami Jorge.
Depuis un bon bout de temps, je vois Maurice Lemoine sur un écran, le son est coupé. –Tu le connais ? – Pas personnellement. – Et Ignacio Ramonet ? – Depuis le début, Le Monde diplomatique s’est engagé à fond mais à part lui… – Qu’est-ce qu’on dit du Venezuela chez vous, que c’est l’enfer, le diable ?
En France, il m’est arrivé deux ou trois fois d’entrer dans le bureau du directeur d’une chaîne de télévision. Changement de planète. La télé d’État est reposante, les indigènes, le peuple des campagnes, les femmes en rouge des conseils communaux, tout le monde sourit largement, l’électricité sabotée par les terroristes de l’extrême-droite est maintenant rétablie dans 70% du pays, la révolution bolivarienne avance en dépit des ennemis déchaînés, coalisés au dedans et au dehors sous la houlette de Washington.
La dînette servie sur un coin de bureau est sommaire. Lui : le poisson vient d’ici, les galettes de maïs, les tomates aussi. Deux verres d’eau. Ça te plaît ? Moi : parfait mais j’aimerais un petit verre de vin si ça se peut. Tout se peut. Une bouteille de vin argentin arrive un quart d’heure plus tard. Un chauffeur est peut-être allé l’acheter en ville. Chucho a encore un peu de boulot ce soir, peaufiner les vœux télévisés de Maduro, peut-être retoucher. Reste aussi longtemps que tu veux ce soir, je te ferai rencontrer des artistes, des féministes, des femmes très intéressantes, qui ont des positions critiques. Demande-moi ce que tu veux, tu peux compter sur l’Internationale des écrivains. Nous trinquons dans de beaux verres à pied. Il s’excuse, ce vin argentin n’est pas à la hauteur. Il rebouche la bouteille. Emporte-la, c’est du carburant pour l’écriture. Il me fait cadeau de cinq bouquins dont deux de lui, poèmes et proses. A ma demande, il dédicace. D’une belle écriture occupant toute la page : « aux voyageurs de la réalité, avec amitié ». Il ajoute à la pile la revue littéraire qu’il dirige. Ce ne sera pas trop lourd dans tes bagages ? Je prends deux jours de vacances pour le nouvel an, on va à la plage avec ma femme et mes deux fils mais tu m’appelles quand tu veux. Si tu te sens plus à l’aise pour écrire ici, je t’arrangerai un bureau. Moi : évidemment, c’est plus chaleureux qu’une chambre dans un hôtel désert mais tu ne vas pas chasser quelqu’un de son bureau pour moi ! Lui : Je fais ce que je veux, c’est moi le patron. Retour avec Oswell et le chauffeur. 21h à Caracas, 2h du matin à Paris.
Dans dix ans, où sera Chucho ? six pieds sous terre en compagnie des milliers de victimes du prochain golpe ? en prison pour corruption comme Lula, en exil comme Evo Moralès ou en Europe, icône de l’Internationale des écrivains persécutés ?
Dans un scénario de fiction normal, Chucho serait retoqué, incohérence, invraisemblance. L’ami Jorge, m’a prévenue, ici, tu verras, c’est le surréalisme tropical.
