Anne BRUNSWIC

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Caracas, 26 janvier, Gioconda et Eduardo, un dimanche comme on les aime.

Gioconda, la militante féministe qui m’a fait faux bond la semaine dernière, a enfin trouvé un moment. Je t’attends à 10h pour boire un café. Elle 45 ans, son compagnon Eduardo de même, tous deux avec une solide expérience politique, tous deux d’une générosité, d’une intelligence réjouissante.
Des gens bien, mieux que cela, grands : ils ont une fille atteinte d’un autisme très sévère, Elena. Je ne lui aurais pas donné ses 17 ans, filiforme, à peine pubère, marchant mal. Privée de mots mais pas d’émotions. Au bout d’une demi-heure, elle me caresse les cheveux, se serre contre moi comme elle le fait avec sa mère. Eduardo - qui est aussi réalisateur - et Gioconda lui ont consacré un film documentaire « Ici, il y a quelqu’un ». Deux frères cadets sont vautrés sur le lit de leurs parents à jouer devant la télé, au teint aussi cuivré que celui d’Elena est blanc.

Par curiosité, par goût de la balade, je suis venue à pied ce matin. Le dimanche, l’air est respirable. En chemin, j’ai vu devant une petite église des fidèles endimanchés. J’ai croisé des balayeurs. Ils tirent derrière eux des poubelles primitives, bidons en ferraille rouillés attachés à de petits chariots. Les services municipaux ne fournissent pas d’uniforme fluorescents, leurs jeans en loques flottent sur leurs corps amaigris, des savates usées jusqu’à la corde, les yeux creux. Combien gagent-ils pour balayer les feuilles de palmier desséchées, les sacs d’ordure abandonnés au petit bonheur ? Miséreux, comment dit-on ça en espagnol ? Et avachi ? Buenos días. Je m’assieds un moment, le temps de laisser passer une crise d’épilepsie (elles se font rares depuis quelque temps). Deux balayeurs s’approchent. On peut vous aider ? Un verre d’eau ? Ce serait à moi de les aider. Gracias, ne vous dérangez pas, dans deux minutes, je serai sur pied. Ils reprennent aussitôt le travail comme une course contre la montre. Tant d’humanité chez des hommes au bout du rouleau, relégués au sous-sol de l’humanité, ça ferait croire en Dieu.
Quartier paisible, central. De petits immeubles résidentiels s’alignent le long de rues très sages, vides. Un balayeur me désigne la « résidence », un grand portail, quelques fleurs dans le jardin. Je m’attendais à un intérieur cossu, au moins coquet. C’est la dèche. Gioconda s’est recasée dans une organisation internationale qui lui verse un bon salaire en dollars. N’en parlez pas trop. Eduardo gagne un peu en créant des sites web, pas grand-chose. Il n’y a plus d’argent pour faire des films.
Féministe de toujours, Gioconda a travaillé dix ans pour Chavez, comme secrétaire d’Etat, peut-être vice-ministre, un poste en vue en tout cas. Elle s’est battue pour faire voter des lois. Le résultat est maigre. Certes Chavez a martelé égalité, émancipation, engagement, certes les femmes ont été l’âme de nombreuses organisations de base du pouvoir populaire, certes elles sont entrées en masse dans l’armée, la police, la milice civique, les communautés de base. Gioconda a vécu des années exaltantes, on y croyait, on donnait ses journées et une bonne part de ses nuits. La vague est retombée, le ressac. Moi : Après Chavez ? Elle : Non, déjà sous Chavez. Nous n’avons même pas une loi imposant la parité en politique alors qu’il en existe dans des pays très à droite. Moi : Et l’avortement ? (Je suis obsédée par le sujet depuis qu’Amilcar m’a appris qu’il restait rigoureusement interdit, même tabou sur la scène publique.) Elle : Rien. On est à des années-lumière de l’Argentine. Tu as dû voir là-bas les millions de foulards verts ?
Bien sûr que j’ai vu mais j’ai une autre obsession. J’ai croisé quantité d’adolescentes avec des bébés dans les bras. « Oui, c’est très courant, des filles accouchent à 13-14 ans et en font un second à 16 ans. Interdiction d’avorter, même en cas de viol. Mais ce n’est pas mal vu, elles restent dans leurs familles, elles continuent plus ou moins d’aller à l’école. Même les partis de gauche se taisent, personne n’en parle, comme si c’était normal ! Chez les pauvres, devenir mère, c’est valorisé, ça donne un statut, une forme de reconnaissance, de dignité. Moi : Quel avenir ont-elles ? Et leurs enfants sans père ? Elle : Pour les riches, évidemment, il y a les cliniques privées. On n’est pas près d’en finir avec cette hypocrisie.
Gioconda est une femme solide, puissante, des études de sociologie – décidément le Venezuela est riche en sociologues – des années d’engagement et puis Elena. « On ne la laisse jamais plus d’un quart d’heure seule, Eduardo ou moi ». Nous sommes assises à un coin de table de la salle à manger, le magnétophone branché, Elena passe de temps à autre pour un câlin. Gioconda, toujours les idées claires, intense dans chaque mot qu’elle prononce, ne s’interrompt pas. Je n’ai pas besoin de jouer à la journaliste, nous sommes dans l’amitié, je pose peu de questions, elle m’impressionne. « Chavez se définissait comme nationaliste, anti-impérialiste, socialiste, chrétien. Il n’a jamais voulu affronter les Eglises. Le peuple est religieux, ça ne se discute pas. Les évangélistes sont pires que les catholiques. »
Avant de couper l’enregistrement, j’aimerais une note optimiste. Parce qu’on est dimanche, que des balayeurs affamés m’ont aidée à me relever, que je ne suis pas venue au Venezuela faire un inventaire des ruines. « On a un féminicide par jour, la police n’enregistre pas les plaintes. Les gens disent, on ne se mêle pas des affaires d’un couple, ils n’ont qu’à s’arranger entre eux. C’est vrai qu’on a ouvert des foyers pour protéger les femmes en danger, mais très peu. En Espagne, il y a une politique sérieuse, ici, des mots et pas grand-chose derrière ». Moi : Si ça peut te consoler, on a les mêmes problèmes chez nous, depuis #MeToo, ça commence à bouger. Gioconda n’a pas entendu parler de #MeToo. Vraiment ? Oui, c’est quoi ? Bizarre qu’elle n’en sache rien. Peut-être parce que ça vient des gringos ? Une fois de plus, je n’y comprends rien.
Tu restes déjeuner, bien sûr. Les trois enfants, les deux parents. Un déjeuner de famille ordinaire, une invitée de passage, rien d’extraordinaire. Sans surprise, le repas est simple et frugal. Les parents se réjouissent de voir Elena manger de bon appétit. Elle aime la vie.
Après le café, avec Eduardo, nous causons politique pendant plus d’une heure. Gioconda a pris le relais auprès des enfants. Eduardo pense à peu près la même chose qu’Amilcar mais en plus profond, plus amer. Il s’exprime en dehors des clous, tranchant. Bureaucratie chaviste prédatrice, incompétence, amateurisme, cadeaux inconsidérés aux militaires à qui l’on a donné la direction de la compagnie nationale d’électricité (comme s’ils y connaissaient quelque chose), arrangements douteux avec les spéculateurs, marchés de dupes avec les Russes et les Chinois. Enfin la « dollarisation » de l’économie qui rejette dans la misère ceux qui venaient d’en sortir. C’est bel et bien foutu. Il tient un blog d’analyse politique. Moi : Ce que tu viens de me dire, tu l’écris dans ton blog ? Lui : Non, j’atténue. Eduardo paraît plus sombre que Gioconda. Le cinéma lui manque. L’action lui manque. Il n’est pas fait pour rester spectateur du désastre qu’il pressent. La bourgeoisie se vengera dans le sang. Sa fierté, comme celle de Gioconda, c’est Elena. L’adolescente s’allonge sur le canapé, la tête sur les genoux de son père, les pieds sur les genoux de sa mère. L’amour de ses parents, leur intelligence l’ont sauvée de la relégation dans un asile pourri. Tous les trois posent devant mon appareil photo. Je crois bien qu’Elena sourit.
Il est 15h30.