Caracas, 15 janvier, leçons de politique, leçons de tambour et de danse.

Chucho, dans son bureau de directeur de la télévision. Température très fraîche avec l’air conditionné. C’est pour des raisons techniques, dit-il en montrant le mur d’écrans allumés. Il enfile son blouson de jeans, me rapporte une grande veste rouge, « la veste des invités ». Une paroi vitrée lui sert de tableau noir. Il efface ce qui reste des réunions précédentes, prend un feutre et me fait un cours sur la répartition des forces politiques. La queue de cheval descend jusqu’au bas du dos. Le poète, le rocker, le militant, le chef.
Il trace une ligne droite horizontale fermée aux deux extrémités par une buttée verticale. Il commence son exposé à l’extrémité droite. Ce pôle partage un ensemble d’items. Il écrit au tableau : Nicolas, Chavez, Bolivar, anti-impérialisme, socialisme, révolution. Nicolas sort de la course au cran suivant. A mesure que le curseur se déplace vers le centre disparaissent Chavez, le socialisme et la révolution. Bolivar se maintient jusqu’au centre et mord sur une partie des forces conservatrices. A l’autre extrémité, du côté de Guaido tous les items ont disparu. J’imagine le tableau qui partirait de l’autre extrémité, adhésion à l’impérialisme américain, contre révolution néo-libérale… Chucho : La part de la population qui partage l’ensemble de nos valeurs, y compris Nicolas, c’est environ 20%. Moi : Vous avez une stratégie d’alliance ? Lui, évasif. Moi : alors, c’est la division de la droite ? Il opine puis développe. Il n’existe pas de gauche social-démocrate ou de centre-gauche clairement anti-impérialiste avec lesquels nouer une alliance stratégique mais la droite est profondément divisée. Il y a ceux qui acceptent les règles constitutionnelles et ceux qui veulent un renversement radical en s’appuyant sur Washington. La démocratie, Chucho n’y croit pas, une fiction, un piège à gogos. Badiou sur toute la ligne. Je concède bien des choses, notamment que ces droits et libertés dont nous sommes si fiers, servent d’abord à ceux qui savent s’en servir. Chucho se tient au courant de l’actualité française mais, de son point de vue, rien ne change. Paris est toujours aligné sur Washington. On cause loi travail, gilets jaunes, manifestations contre la réforme des retraites Il imagine mal à quel point les partis sont débordés par les mouvements sociaux et la société civile, à quel point l’écologie rebat les cartes à gauche. Ici, le mot « société civile » désigne la nébuleuse de la droite et de l’extrême-droite, celle qui organisent des manifestations dites « démocratiques » dans le seul but de renverser le gouvernement. « Depuis vingt ans, la droite ne nous a pas laissé une minute de répit, nous avons dû en permanence nous défendre. Nous faisons face à une agression permanente de l’intérieur et de l’extérieur sur tous les terrains, guerre économique, médiatique, isolement diplomatique. Obama a commencé avec les sanctions. Trump a aggravé la pression de tous les côtés, y compris militaire. La « démocratie », les puissances occidentales se la gardent pour elles, elles la refusent aux peuples qui veulent s’émanciper. La révolution n’est pas un dîner de gala. Mes objections ne sont pas de saison.
On cause deux heures, de révolution, de contre-révolution. Je lui raconte ce que j’ai appris en Russie, en Palestine. Nous nous expliquons sereinement comme si nous avions tout le temps, comme s’il n’y avait pas le feu à la maison. Sa sérénité m’étonne. Sa générosité. Sa rapidité. Il fait cent choses dans une journée sans une pointe d’énervement. Jamais à cours de solutions pratiques. Il me manque des billets verts pour continuer mon voyage. Qu’à cela ne tienne, il a une amie qui a un ami, reviens la semaine prochaine… Comment réussit-il en plus de la radio-télé à diriger une revue littéraire, à vivre intensément sa vie de famille, à entretenir tant d’amitiés ? Si les putschistes ne l’avalent pas, d’autres s’en chargeront. On a vu des poètes soutenir la révolution, ça finit rarement bien, je rumine ça bêtement pendant que nous montons en voiture. Voiture avec chauffeur, comme d’habitude. Je n’ai pas l’habitude. Chucho me montre les photos des deux petits garçons merveilleux qu’il va chercher à la sortie de l’école. Je te dépose où tu veux. Ma femme aimerait beaucoup te rencontrer, tu viendras dîner à la maison. Le soir, il m’envoie sur WhatsApp de nouveaux contacts d’écrivaines qui ne demandent qu’à m’accueillir chez elles dans différentes villes de province. Tu auras fait un beau tour du pays, l’est et l’ouest, la mer et l’intérieur.
Iziel suit des cours de tambour. Ce soir, son professeur, maître de musique afro-caribéenne, organise un concert. Le théâtre Teresa Carreño, l’édifice d’architecture brutaliste le plus célèbre de Caracas est facile à trouver mais je me perds dans ses méandres de béton brut avant déboucher sur la terrasse, un monde enchanté sans voiture, sans immeubles hideux à l’horizon, sans crasse, la vue s’ouvre sur des arbres géants et dans le lointain, accrochées à la montagne des maisonnettes sous les phares orange du soleil couchant. A la voir entourée de ses amies, Iziel, me paraît plus belle que jamais. Il n’y a place ici ni pour le mari, ni pour le fils, ni pour le chien. Elle s’appartient, légère, radieuse. Sur la scène, deux chanteuses à la voix très puissante se relaient au micro pour répéter des sortes d’incantations, des femmes surgissent du public et promènent en dansant une boîte remplie d’objets magiques. Les tambours rejoignent l’orchestre. Le rituel caribéen que j’ai filmé hier à la manif se déroule en grand, un couple entre sur la piste et tourne avec un mouvement des hanches et des fesses frénétique – diabolique si l’on croit que le diable se niche là. Un danseur ou une danseuse surgit du public et chasse le danseur du même sexe qui se retire en douceur, de deux on passe à trois puis à nouveau à deux, la performance de chacun ou chacune dure à peine deux minutes, la distance entre la scène et le public s’abolit dans une transe collective.
