Anne BRUNSWIC

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Caracas, 14 janvier, socialisme participatif, ou pas.

Amilcar et Iziel m’emmènent visiter la commune populaire 23 de Enero, étape obligée pour tout visiteur de gauche. Nous avons rendez-vous avec Anna, la militante qui impulse le socialisme protagonistico (participatif) dans ce barrio rojo-rojo (rouge-rouge), à une demi-heure en auto du centre de Caracas. Anna, 35 ans dont presque 20 d’engagement révolutionnaire, licenciée en sociologie, mère de deux enfants, installée avec son compagnon au 23 de Enero depuis dix ans. Elle m’accorde une heure d’entretien au magnétophone, c’est beaucoup pour une femme sur la brèche, reliée en permanence par un téléphone hi-fi aux camarades de la sécurité.
Comment fonctionne le socialisme participatif ? Ici, toutes les décisions concernant la communauté se prennent en assemblée générale, à main levée, on a un très fort taux de participation. Et les moutons noirs ? Au bout d’un certain temps, ils s’en vont. Anna énumère rapidement les réalisations, les chantiers : aménagement des espaces délaissés, boutique d’alimentation coopérative, salon de coiffure, des artisans, un cordonnier, plusieurs ateliers de mécanique auto, un potager communal, une radio locale, des équipements sportifs, un dispensaire tenu par des médecins cubains. Ce dont Anna est la plus fière : la disparition de la drogue et avec elle des dealers, l’élévation du niveau de conscience révolutionnaire, l’engagement des femmes à tous les niveaux y compris dans les forces de défense civique. Sur ce sujet sensible, Anna me prévient qu’elle ne peut en dire plus. Ce n’est pas un mystère, les groupes de choc chavistes se recrutent dans les conseils communaux des barrios. Les points noirs : en matière d’hygiène et de propreté, ça n’avance pas. On fait tous ensemble un grand nettoyage le dimanche, le mardi, tout est dégueulasse. Anna, peut-être parce qu’elle a fait des études de sociologie, explique ça par la culture des pauvres, ils ont toujours vécu à côté de tas d’ordures, ils pensent que la propreté, c’est pour les riches. Côté contraception, on est encore loin du compte, mais là aussi, c’est culturel. Anna admire les camarades argentines qui ont réuni des foules immenses pour le droit à l’avortement, ici ce n’est pas à l’ordre du jour. Chavez se disait bolivarien, marxiste et catholique, Anna se dit seulement croyante. Le sujet de l’avortement reste dans le placard mais pas celui des minorités sexuelles. La démocratie inclusive, c’est donner toute leur dignité aux minorités naguère ostracisées : LGBT, handicapés, noirs, indigènes. Cette liste me laisse perplexe.
La réhabilitation des rues les plus anciennes en bas du barrio est en cours mais pas comme la commune l’aurait voulu. Pour ce programme, l’État a attribué à une entreprise 5 millions (je ne garantis pas la conversion en euros). Nous voulions que l’entreprise réalise seulement le gros œuvre pour 2,5 millions et que l’autre moitié du budget nous soit versée directement pour qu’on achève le chantier avec nos propres forces dans le cadre de la démocratie participative. L’État a refusé. Il trouve plus son intérêt à traiter avec une entreprise privée qu’avec nous. En fin de compte, les initiatives socialistes de base ne reçoivent aucun soutien. Anna en se levant conclut : « Le blocus économique, la droite fasciste, l’agression militaire, on peut y faire face mais le pire dans ce pays, c’est la corruption ».
Je craignais qu’Anna me serve un concentré de langue de bois. Elle dit ce qu’elle pense. Amilcar, Iziel disent ce qu’ils pensent. Le plus étonnant est que Chucho lui aussi me dise ce qu’il pense, même si c’est à mots plus couverts. Dans les étages supérieurs du pouvoir, ce n’est pas commun.
Visite guidée au grand galop, le gymnase, le studio de radio, l’épicerie solidaire, les premières maisons réhabilitées, pimpantes, peintes de couleurs éclatantes.
Le potager collectif. Sous les palmiers, un homme d’âge mûr avance avec une machette. Je regarde la machette avec le frisson de quelqu’un qui en a trop lu sur le Rwanda et ne connaît rien aux Caraïbes. Le jardinier en montrant ses plates-bandes parle de semis, de boutures et d’autres choses dont j’ignore tout. J’observe l’exactitude des gestes, la douceur des regards.
Une fillette, yeux noirs brillants, robe rose satinée, joue à cache-cache devant l’appareil-photo. Une coquine de six ans.
Dans la voiture, Amilcar me dit : Anna devait être investie par le Parti à l’élection pour l’assemblée constituante [représentative des collectifs populaires de base], un autre candidat sans lien avec le 23 de Enero, a été désigné.
Après-midi. Manifestation chaviste « Marche pour la paix », suite aux événements survenus à l’Assemblée législative la semaine dernière. Amilcar m’accompagne. En direct de l’autre assemblée, la Constituante, Maduro prononce un discours retransmis sur écran géant, bilan de l’année 2019. Le putsch de Juan Guaido en janvier 2019 a été mis en échec par la mobilisation populaire, les menaces d’intervention militaire des Etats-Unis en mai n’ont pas ébranlé la détermination du peuple pourtant confronté à de grandes difficultés dans son existence quotidienne du fait des sanctions… Peu regardent les écrans géants, le discours sera retransmis à la télé ce soir. On arrive à la fin de la manif, l’État a donné un jour de congé aux fonctionnaires pour qu’ils participent. La plupart viennent une heure et puis s’en vont, dit Amilcar. Il croise pas mal d’amis, de collègues. Salut Pépé, félicitations pour le petit-fils ! Il me présente à cet ex-vice-ministre. Il a combattu en Colombie, au Salvador… Pépé n’aime pas trop qu’on détaille ses états de service dans la clandestinité. Je les prends en photo, la lumière de midi est atroce, sous les arbres, ce n’est pas mieux, je n’aurai pas une belle photo du guérillero retraité.
Un petit groupe de manifestants joue du tambour et danse au milieu du cortège. Beaucoup de sexagénaires en uniforme de la garde civile, des femmes en grand nombre. Le plus spectaculaire est le passage de deux à trois cents militants en moto, les troupes de choc. La motocyclette, importée du Brésil ou d’Indonésie, vendue à très bas prix, est aux pauvres ce que les 4x4 sont aux riches.
Encore ce sentiment que la flamme a disparu. Amilcar confirme.
C’est ma première journée sur le terrain politique. Il est temps de boire une bière en terrasse chez les jeunes bobos de Bello Monte.