Caracas, 13 janvier, excursion en téléféérique.

La jeune fille aux cheveux bouclés roses et jaunes qui m’avait proposé une excursion au somment de l’Avila, 2200 m, a déclaré forfait. Je suis malade, écrit-elle sur WhatsApp. Sérieux ? Je suis à l’hôpital. Elle joint au message une photo de son bras droit sous perfusion.
Le temps est au brouillard peut-être à la pluie. La queue est modeste devant les caisses du téléphérique, ça se complique lorsque j’arrive au guichet. Les nationaux paient avec leur carte de débit en bolivars 0,20 € ou moins (le prix a été fixé avant la dévaluation), les étrangers 20 dollars qu’il faut acquitter en espèces. Carte d’identité ? Je n’ai qu’une photocopie de mon passeport et pas de cash en dollars. Je mens avec sincérité. Au bout de 10 minutes, la caissière s’attendrit, elle m’accorde le tarif à 0,20€ mais surtout ne le répétez pas. A qui pourrais-je le répéter ? Un peu plus avant : est-ce vous voulez être seule dans la cabine ? Non, pourquoi ? Je partage avec une belle octogénaire, menue, élégante. Dès que la cabine entre dans le brouillard, tout disparaît, la vue sur Caracas au fond de la vallée, la forêt tropicale très humide sous nos pieds, notre bulle flotte dans un espace sans contours, gris pâle, c’est beau. La dame me raconte un bout de sa vie, le mari décédé, les deux filles établies de longue date à l’étranger, sa carrière internationale de cheffe cuisinière, les randonnées qu’elle faisait naguère avec son mari sur les pentes de l’Avila, trois heures pour monter, deux pour descendre, au moins une fois par semaine. Elle ne se gêne pas pour dire ce qu’elle pense du régime, ils ont tout détruit. En bien et plus souvent en mal, on ne se gêne pour dire ce qu’on pense du régime, ça ne porte pas à conséquence.
Notre vaisseau spatial sort des limbes. Un perroquet passe sous la cabine. A l’arrivée, on est cueilli par une collection de portraits du couple Chavez-Maduro et une sono qui diffuse à péter les tympans une salsa écœurante. La zone de promenade autorisée est minuscule, une allée cimentée de 300 m bordée de boutiques déguisées en chalets où l’on vend de la bimbeloterie andine et du chocolat chaud. Elle s’arrête net devant les grilles du grand hôtel Humboldt fermé, peut-être définitivement. Alexander von Humboldt, géographe-voyageur, le cadet du linguiste. Au bout des périscopes, on devrait voir la mer des Caraïbes, on ne voit que la brume et c’est mieux. Les gens prennent la pose devant leurs téléphones à tout faire. Des fillettes vêtues de rose se dandinent avec leurs maigres avantages, tout le monde y va de son sourire y compris celles et ceux – ils sont nombreux – qui portent des appareils dentaires. Selfies à tout-va. Pendant que je m’attristais devant le spectacle de la disneyification planétaire, la brume s’est déchirée. Le tableau est d’une splendeur qui fait oublier toutes les contrariétés présentes et passées. Au premier plan, des arbres noueux s’accrochent à des rochers sur fond de ciel bleu, en arrière-plan, tout disparaît dans la brume. La beauté du monde, enfin !
