Anne BRUNSWIC

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Caracas, 11 janvier, bureaucrates au régime sec.

Je ne comprends rien à la carte de débit ni à la carte de téléphone qu’Oswell m’a données. J’ai perdu tout repère dans la vie quotidienne.
Iziel m’explique. Je ne comprends toujours pas. Incapable de me débrouiller, je m’en remets à elle pour tout. Avec force amabilités, elle obtient ce qu’elle veut d’Oswell, ce que je veux. Pourquoi faut-il tant de palabres pour obtenir la référence du compte bancaire apparié à ma carte de débit en bolivars ? Ce grand gros taciturne et flegmatique m’inspire des envies de meurtre. Quelles sont ses fonctions à la télévision ? Garde du corps de Chucho ? Aide de camp ? Il a l’air d’un flic en civil.
Grâce à la prospérité chaviste, Iziel et Amilcar sont devenus des consommateurs petits bourgeois modèles. Au ministère, on s’inscrit sur une liste d’attente pour une voiture, un frigo… et au bout de quelque temps, des mois ou des années selon la cote dont on jouit auprès des autorités ou des copains qu’on a là où il faut, on « achète » l’objet convoité à un prix symbolique. Amilcar a reçu une berline neuve, il aurait préféré un pick-up, ça lui permettrait aujourd’hui de faire des déménagements. Il n’a pas pu choisir la couleur. Iziel rêvait de moderniser la cuisine. Elle a « acheté » un nouveau frigo façade gris aluminium assorti à la nouvelle cuisinière 5 feux « achetée » précédemment dans les mêmes conditions. Moi à Amilcar : sais-tu combien coûte cette Opel ? Amilcar : je l’ai payée en bolivars, aujourd’hui, ce serait 20 dollars. Moi : on ne se comprend pas, sais-tu combien le gouvernement l’a payée ? Lui : peut-être 600 dollars. Moi : tu n’as pas eu la curiosité de vérifier le prix de vente au Brésil ou aux Etats-Unis ? Lui : non. Iziel non plus ne connaît pas la valeur des cadeaux du gouvernement. Je crois comprendre que l’État rémunère ses fonctionnaires en partie (en grande partie ?) sous forme d’avantages en nature. Lorsque l’inflation réduit les traitements à zéro, ces avantages sont tout ce qu’il reste. L’économie n’est pas mon fort. Le leur non plus, apparemment.
La famille reçoit chaque mois le célèbre carton national de nourriture appelé CLAP, farine, huile, riz, sucre, lait en poudre et, selon arrivages, boîtes de sardines, olives. Plusieurs millions de pauvres touchent cette ration de survie ainsi que des millions fonctionnaires. Pauvre se dit humilde. Humilité et humiliation.
Le frigo démodé attend un nouvel acquéreur, ensuite ce sera le tour de la cuisinière entreposée dans la petite chambre foutoir.
En somme, l’État, c’est le père Noël, il encaisse via le trust national pétrolier des milliards de dollars et les redistribue à peu près comme bon lui semble. Ça commence par l’eau, l’électricité, le téléphone, le câble internet : cadeau. L’essence à la pompe, le diesel, le gasoil, cadeau. Une caisse de nourriture ici, une auto et un frigo là. Au moins le peuple n’est pas écrasé d’impôts. L’économie rentière dont me parlait Chucho l’autre jour, je commence à comprendre. Un peu.
Amilcar bien calé sur le canapé de cuir noir face à la télé raconte : je suis né dans le barrio de Catia, mes parents sont venus à pied de la campagne de l’Etat de Barinas, la maison, on l’a bâtie avec ce qu’on trouvait, un sac de ciment, des parpaings au fur et à mesure qu’on a pu les payer, au début, on n’avait pas l’électricité, la rue était un chemin de terre, sans éclairage, on n’avait qu’un seul robinet dans la cour, on était six, trois garçons et trois filles, la chambre était séparée par un rideau, mon père est parti, il buvait, ma mère habite toujours là, je me voyais vivre chez elle jusqu’à la fin de mes jours, avoir un appartement à moi… la phrase reste en suspens, il tapote les coussins du canapé.
Il a réussi, et alors ? demain il peut tout perdre. Moi : et s’il y a un putsch ? Lui : on se battra, je serai là. Il dit ça en portant deux doigts à une casquette absente. Embourgeoisé, plus militant que je ne pensais.
Iziel vient d’un quartier populaire en lointaine banlieue. Elle a grandi dans une famille tranquille et unie, un père petit fonctionnaire à l’université, une mère au foyer, une sœur aînée. Jusqu’au bac, Caracas paraissait très loin.
Je ne me plains pas d’habiter dans un appartement de nomenklaturistes, quartier bien ordonné où cohabitent diverses strates de la bourgeoisie. Plus on grimpe sur les hauteurs de Bello Monte, plus c’est riche et désert. Au sommet, l’ambassade des Etats-Unis, vue panoramique. L’ambassade ceinte de guérites et de barbelés est déserte, deux voitures sur le parking. La rupture des relations diplomatiques date de l’an dernier.
Bello Monte est un bastion de la droite. Au coin de la rue, une dizaine de croix de bois bricolées avec deux bouts de planches rappellent les morts de 2014. Le sang des jeunes a coulé. Des slogans bombés sur les murs appellent à en finir avec tous les chavistes. En Russie, je n’ai jamais vu sur un mur le moindre slogan anti-régime. Encore moins le nom de ses victimes. Si dictature il y a, elle est molle. Dans cet environnement hostile, Amilcar fait profil bas : jamais de vêtements rouges, jamais de carte d’identité mentionnant son emploi à Miraflores. Il dit : tout près d’ici, il y a des chavistes qui se sont fait massacrer, on a mis le feu à leur chemise.
La boulangerie snack du coin de la rue a une grande terrasse ombragée, idéale pour boire un café, fumer, flâner, regarder les passants. Le serveur, un homme 50 ans, tenue stricte en noire et blanc, m’a à la bonne. A-t-il lui aussi perdu 20 kilos ? Les clients ne sont pas si nombreux, il me choie.
Le soir, je fréquente une autre terrasse, bière bien fraîche, à côté de moi, de jeunes branchés papotent, boivent, fument, tapotent sur leur téléphone. A l’intérieur du bar, le niveau de la sono, de la pop internationale pas du tout salsa, oblige à s’expliquer en hurlant. La barmaid sympa comprend vite. A ma deuxième visite, elle demande par gestes « comme hier ? ».
Pour 20 à 25 dollars, Iziel fait le taxi à l’aéroport mais seulement pour les amis, les amis d’amis et les connaissances. Trop dangereux de faire entrer un inconnu dans la voiture. Elle donne du temps à une association qui organise un circuit court de distribution entre paysans et habitants des barrios. Iziel : les supermarchés essaient de nous bloquer et la police souvent s’attaque aux camions. Amilcar en colère : « avec Chavez, ça ne se passait pas comme ça ! Quand il y avait des abus, il ordonnait des enquêtes et les coupables passaient en justice, il connaissait les problèmes des gens, il les écoutait, il reconnaissait publiquement les fautes. La police métropolitaine de Caracas était noyautée par la droite, elle organisait délibérément le chaos. Il l’a dissoute. Maintenant, les forces armées spéciales commettent des crimes et Maduro couvre les forces spéciales, Chavez n’aurait jamais fait ça ! » Amilcar ressasse ses déceptions, Iziel ne perd plus de temps à ça. « Si tu veux, je t’emmènerai au barrio de San Agustin ».
Ernesto ne dit rien. Il est né sous Chavez. Avec les copains, ils parlent d’autre chose. Il ne soutient pas Maduro à cause de la violence de la répression, la police va trop loin.
Au dîner, on discute religion avec animation. Amilcar se déclare catholique, au moins de tradition. « Ça fait du bien de temps en temps de rentrer dans une église, ça soulage, ça détend ». Moi : catholique autant que tu veux mais l’Église impose sa tyrannie à toute la société, elle jette des anathèmes sur la gauche, interdit l’avortement et ce sont les femmes pauvres qui en sont les premières victimes. Les bons catholiques ont prié pour que Chavez meure plus vite de son cancer… Je m’échauffe, je ne devrais pas. Amilcar est un catholique sentimental. Je demande à Ernesto ce qu’il en pense. Lui : je suis athée. Iziel se déclare aussi athée. Moi : et comment ça se passe dans ton lycée catholique ? Lui : normal. Moi : et les cours de religion ? Lui : ça m’est égal, il y a juste à apprendre par cœur. Au lycée, il n’étale pas ses convictions, à la maison non plus, il laisse parler son père, l’air gentiment indifférent. Souvent le nez dans son téléphone et les écouteurs aux oreilles.
Dans le parc derrière les musées fermés, il fait doux, propre, aimable. Des arbres somptueux, des sculptures contemporaines, de la beauté offerte à tous, un espace public, une parenthèse de silence, de flânerie. Je m’arrête devant un gigantesque éléphant plaqué d’écailles dorées, devant un buste de bronze aux orbites creuses penché au centre d’un bassin où il se noie. Quelques rencontres de hasard et autant de portraits photos en gros plan : un jeune homme fluet de type indien fait le grand écart verticalement sur un lampadaire, un couple, lui peau noire, yeux très bleus, s’embrasse au pied d’un arbre, cinq étudiants de toutes les couleurs, avec des chevelures de toutes les couleurs bavardent sur un banc de béton. Deux étudient aux Beaux-Arts. Ils sont curieux de savoir ce que je fais là. Bonne question. Une dame de mon âge effectue tout sourire des mouvements de gymnastique douce. Je lui demande une leçon, ça ne me réussit pas, crise d’épilepsie. Je la rassure puis nous restons à causer une bonne demi-heure. Pas chaviste, pas violemment anti-chaviste. Femme au foyer dans un quartier clase media, elle a élevé deux enfants, soutenu son mari. « Avant, on était un peuple uni, maintenant, il y a deux camps, de la haine entre nous et de la violence, beaucoup de jeunes vivent de vol et de trafic (malendros). Je viens chaque jour au parc mais sans argent sur moi, sans rien. L’autre jour, trois voyous m’ont entourée, j’ai eu de la chance, il y en a un qui m’a défendue et raccompagnée jusque chez moi. Il y a des voyous honnêtes. » Elle veut bien poser devant l’appareil photo mais elle parle tout le temps. J’essaie de capter le sourire, les rides, le chignon de cheveux teints, le portrait n’est pas à la hauteur. Cette ville est pleine de gens beaux et charmants. Je respire.
Je ne comprends rien à la carte de débit ni à la carte de téléphone qu’Oswell m’a données. J’ai perdu tout repère dans la vie quotidienne.
Iziel m’explique. Je ne comprends toujours pas. Incapable de me débrouiller, je m’en remets à elle pour tout. Avec force amabilités, elle obtient ce qu’elle veut d’Oswell, ce que je veux. Pourquoi faut-il tant de palabres pour obtenir la référence du compte bancaire apparié à ma carte de débit en bolivars ? Ce grand gros taciturne et flegmatique m’inspire des envies de meurtre. Quelles sont ses fonctions à la télévision ? Garde du corps de Chucho ? Aide de camp ? Il a l’air d’un flic en civil.
Grâce à la prospérité chaviste, Iziel et Amilcar sont devenus des consommateurs petits bourgeois modèles. Au ministère, on s’inscrit sur une liste d’attente pour une voiture, un frigo… et au bout de quelque temps, des mois ou des années selon la cote dont on jouit auprès des autorités ou des copains qu’on a là où il faut, on « achète » l’objet convoité à un prix symbolique. Amilcar a reçu une berline neuve, il aurait préféré un pick-up, ça lui permettrait aujourd’hui de faire des déménagements. Il n’a pas pu choisir la couleur. Iziel rêvait de moderniser la cuisine. Elle a « acheté » un nouveau frigo façade gris aluminium assorti à la nouvelle cuisinière 5 feux « achetée » précédemment dans les mêmes conditions. Moi à Amilcar : sais-tu combien coûte cette Opel ? Amilcar : je l’ai payée en bolivars, aujourd’hui, ce serait 20 dollars. Moi : on ne se comprend pas, sais-tu combien le gouvernement l’a payée ? Lui : peut-être 600 dollars. Moi : tu n’as pas eu la curiosité de vérifier le prix de vente au Brésil ou aux Etats-Unis ? Lui : non. Iziel non plus ne connaît pas la valeur des cadeaux du gouvernement. Je crois comprendre que l’État rémunère ses fonctionnaires en partie (en grande partie ?) sous forme d’avantages en nature. Lorsque l’inflation réduit les traitements à zéro, ces avantages sont tout ce qu’il reste. L’économie n’est pas mon fort. Le leur non plus, apparemment.
La famille reçoit chaque mois le célèbre carton national de nourriture appelé CLAP, farine, huile, riz, sucre, lait en poudre et, selon arrivages, boîtes de sardines, olives. Plusieurs millions de pauvres touchent cette ration de survie ainsi que des millions fonctionnaires. Pauvre se dit humilde. Humilité et humiliation.
Le frigo démodé attend un nouvel acquéreur, ensuite ce sera le tour de la cuisinière entreposée dans la petite chambre foutoir.
En somme, l’État, c’est le père Noël, il encaisse via le trust national pétrolier des milliards de dollars et les redistribue à peu près comme bon lui semble. Ça commence par l’eau, l’électricité, le téléphone, le câble internet : cadeau. L’essence à la pompe, le diesel, le gasoil, cadeau. Une caisse de nourriture ici, une auto et un frigo là. Au moins le peuple n’est pas écrasé d’impôts. L’économie rentière dont me parlait Chucho l’autre jour, je commence à comprendre. Un peu.
Amilcar bien calé sur le canapé de cuir noir face à la télé raconte : je suis né dans le barrio de Catia, mes parents sont venus à pied de la campagne de l’Etat de Barinas, la maison, on l’a bâtie avec ce qu’on trouvait, un sac de ciment, des parpaings au fur et à mesure qu’on a pu les payer, au début, on n’avait pas l’électricité, la rue était un chemin de terre, sans éclairage, on n’avait qu’un seul robinet dans la cour, on était six, trois garçons et trois filles, la chambre était séparée par un rideau, mon père est parti, il buvait, ma mère habite toujours là, je me voyais vivre chez elle jusqu’à la fin de mes jours, avoir un appartement à moi… la phrase reste en suspens, il tapote les coussins du canapé.
Il a réussi, et alors ? demain il peut tout perdre. Moi : et s’il y a un putsch ? Lui : on se battra, je serai là. Il dit ça en portant deux doigts à une casquette absente. Embourgeoisé, plus militant que je ne pensais.
Iziel vient d’un quartier populaire en lointaine banlieue. Elle a grandi dans une famille tranquille et unie, un père petit fonctionnaire à l’université, une mère au foyer, une sœur aînée. Jusqu’au bac, Caracas paraissait très loin.
Je ne me plains pas d’habiter dans un appartement de nomenklaturistes, quartier bien ordonné où cohabitent diverses strates de la bourgeoisie. Plus on grimpe sur les hauteurs de Bello Monte, plus c’est riche et désert. Au sommet, l’ambassade des Etats-Unis, vue panoramique. L’ambassade ceinte de guérites et de barbelés est déserte, deux voitures sur le parking. La rupture des relations diplomatiques date de l’an dernier.
Bello Monte est un bastion de la droite. Au coin de la rue, une dizaine de croix de bois bricolées avec deux bouts de planches rappellent les morts de 2014. Le sang des jeunes a coulé. Des slogans bombés sur les murs appellent à en finir avec tous les chavistes. En Russie, je n’ai jamais vu sur un mur le moindre slogan anti-régime. Encore moins le nom de ses victimes. Si dictature il y a, elle est molle. Dans cet environnement hostile, Amilcar fait profil bas : jamais de vêtements rouges, jamais de carte d’identité mentionnant son emploi à Miraflores. Il dit : tout près d’ici, il y a des chavistes qui se sont fait massacrer, on a mis le feu à leur chemise.
La boulangerie snack du coin de la rue a une grande terrasse ombragée, idéale pour boire un café, fumer, flâner, regarder les passants. Le serveur, un homme 50 ans, tenue stricte en noire et blanc, m’a à la bonne. A-t-il lui aussi perdu 20 kilos ? Les clients ne sont pas si nombreux, il me choie.
Le soir, je fréquente une autre terrasse, bière bien fraîche, à côté de moi, de jeunes branchés papotent, boivent, fument, tapotent sur leur téléphone. A l’intérieur du bar, le niveau de la sono, de la pop internationale pas du tout salsa, oblige à s’expliquer en hurlant. La barmaid sympa comprend vite. A ma deuxième visite, elle demande par gestes « comme hier ? ».
Pour 20 à 25 dollars, Iziel fait le taxi à l’aéroport mais seulement pour les amis, les amis d’amis et les connaissances. Trop dangereux de faire entrer un inconnu dans la voiture. Elle donne du temps à une association qui organise un circuit court de distribution entre paysans et habitants des barrios. Iziel : les supermarchés essaient de nous bloquer et la police souvent s’attaque aux camions. Amilcar en colère : « avec Chavez, ça ne se passait pas comme ça ! Quand il y avait des abus, il ordonnait des enquêtes et les coupables passaient en justice, il connaissait les problèmes des gens, il les écoutait, il reconnaissait publiquement les fautes. La police métropolitaine de Caracas était noyautée par la droite, elle organisait délibérément le chaos. Il l’a dissoute. Maintenant, les forces armées spéciales commettent des crimes et Maduro couvre les forces spéciales, Chavez n’aurait jamais fait ça ! » Amilcar ressasse ses déceptions, Iziel ne perd plus de temps à ça. « Si tu veux, je t’emmènerai au barrio de San Agustin ».
Ernesto ne dit rien. Il est né sous Chavez. Avec les copains, ils parlent d’autre chose. Il ne soutient pas Maduro à cause de la violence de la répression, la police va trop loin.
Au dîner, on discute religion avec animation. Amilcar se déclare catholique, au moins de tradition. « Ça fait du bien de temps en temps de rentrer dans une église, ça soulage, ça détend ». Moi : catholique autant que tu veux mais l’Église impose sa tyrannie à toute la société, elle jette des anathèmes sur la gauche, interdit l’avortement et ce sont les femmes pauvres qui en sont les premières victimes. Les bons catholiques ont prié pour que Chavez meure plus vite de son cancer… Je m’échauffe, je ne devrais pas. Amilcar est un catholique sentimental. Je demande à Ernesto ce qu’il en pense. Lui : je suis athée. Iziel se déclare aussi athée. Moi : et comment ça se passe dans ton lycée catholique ? Lui : normal. Moi : et les cours de religion ? Lui : ça m’est égal, il y a juste à apprendre par cœur. Au lycée, il n’étale pas ses convictions, à la maison non plus, il laisse parler son père, l’air gentiment indifférent. Souvent le nez dans son téléphone et les écouteurs aux oreilles.
Dans le parc derrière les musées fermés, il fait doux, propre, aimable. Des arbres somptueux, des sculptures contemporaines, de la beauté offerte à tous, un espace public, une parenthèse de silence, de flânerie. Je m’arrête devant un gigantesque éléphant plaqué d’écailles dorées, devant un buste de bronze aux orbites creuses penché au centre d’un bassin où il se noie. Quelques rencontres de hasard et autant de portraits photos en gros plan : un jeune homme fluet de type indien fait le grand écart verticalement sur un lampadaire, un couple, lui peau noire, yeux très bleus, s’embrasse au pied d’un arbre, cinq étudiants de toutes les couleurs, avec des chevelures de toutes les couleurs bavardent sur un banc de béton. Deux étudient aux Beaux-Arts. Ils sont curieux de savoir ce que je fais là. Bonne question. Une dame de mon âge effectue tout sourire des mouvements de gymnastique douce. Je lui demande une leçon, ça ne me réussit pas, crise d’épilepsie. Je la rassure puis nous restons à causer une bonne demi-heure. Pas chaviste, pas violemment anti-chaviste. Femme au foyer dans un quartier clase media, elle a élevé deux enfants, soutenu son mari. « Avant, on était un peuple uni, maintenant, il y a deux camps, de la haine entre nous et de la violence, beaucoup de jeunes vivent de vol et de trafic (malendros). Je viens chaque jour au parc mais sans argent sur moi, sans rien. L’autre jour, trois voyous m’ont entourée, j’ai eu de la chance, il y en a un qui m’a défendue et raccompagnée jusque chez moi. Il y a des voyous honnêtes. » Elle veut bien poser devant l’appareil photo mais elle parle tout le temps. J’essaie de capter le sourire, les rides, le chignon de cheveux teints, le portrait n’est pas à la hauteur. Cette ville est pleine de gens beaux et charmants. Je respire.