Caracas, 1er janvier, jour férié.

Tout est fermé. Rien à boire ni à manger. Devant la station de métro, une échoppe ambulante. Une jeune femme me vend une bouteille de Maltin, la limonade brune nationale qui a supplanté le coca-cola. Elle décapsule avec les dents, de belles dents. Je gravis une rue déserte au pied du mont Avila, le sommet enturbanné de nuages. L’Avila est au nord, on ne peut pas se perdre, on le voit de partout, dit le mode d’emploi touristique emporté à tout hasard. Je chemine donc au nord. Villas modernes avec jardinets proprets, vidéo-surveillance au-dessus des portails télécommandés. Le standing grimpe avec l’altitude. Un bourgeois à son balcon. Je lui expose ma situation tragique : il me faut de toute urgence une tasse de café. Il me fait signe d’attendre, sa femme va revenir, elle promène le chien. La femme remonte. J’attends le verdict. Plus personne ne se montre au balcon. Salauds de bourgeois ! Un chauffeur de taxi me conduit au seul café ouvert dans le centre. Bagnole aux banquettes éventrées, brinquebalante, pétaradante, 40 ou 50 ans d’âge. Il me demande 0,3 dollar. A sa place, je doublerais le tarif les jours fériés.
A la table d’à côté un journaliste espagnol, mon âge, correspondant depuis 25 ans d’une agence espagnole, dit-il. J’ajoute « dit-il » : tout ce qu’il va me raconter dans les deux heures qui suivent révèle un goût douteux pour l’affabulation. L’olibrius est complotiste, il voit la main des juifs partout, surtout celle de la banque juive. Macron a travaillé dans la banque de chez qui vous savez, Trump doit d’avoir échappé à la faillite au père de son gendre, suivez mon regard. La mort de Chavez, un cancer vous plaisantez, c’est un coup du Mossad. Il se flatte d’avoir écrit un scénario de 120 pages sur l’assassinat de Chavez. Le film heureusement n’a pas été tourné. Dans le journalisme d’investigation, il assume une part de fiction sinon l’enquête laisserait le lecteur sur sa faim. Il faut bien boucher les trous. Il détaille les affaires du consortium pétrolier venezuelo-américain, CITGO, ça a l’air intéressant mais je me perds dans ce réseau d’intérêts financiers opaques. Je suis fatiguée de cet olibrius. Je l’interromps au milieu d’une élucubration antisémite. Il a réponse à tout : c’est normal que je ne supporte pas la vérité puisque je suis de parti-pris, n’empêche que c’est de ma banque dont il est question, de mes services secrets, de mon complot... J’en sors essorée. J’espérais un hasard heureux. L’année commence mal. Le niveau de batterie de l’ordinateur est au plus bas, il me manque l’adaptateur adapté.
Une dame d’une cinquantaine d’années débarrasse les tables du café, un teint de cendres, une peau flétrie pendouille sous ses bras décharnés. Dans ce visage osseux, des yeux proéminents. Ses cheveux gris sont tirés en arrière par un élastique. Elle n’a, pour cacher sa misère, que la blouse grise fournie par la maison. Elle ramasse prestement les quatre dosettes de sucre que je n’ai pas utilisées, l’air étonné que je ne les ai pas fourrées dans mon sac. Elle a peur de se faire prendre à chaparder. Son collègue qui lave par terre et nettoie les toilettes est un grand noir métis au teint grisâtre, les épaules saillantes sous la même blouse grise d’uniforme. Il ouvre les WC réservés à la clientèle. Moi : vous avez l’air d’avoir faim. Je lui donne la moitié d’une portion de gâteau à l’ananas que j’ai gardée en prévision de mon dîner puisqu’à la nuit tombée, on me l’a ressassé, il ne faut pas mettre un pied dehors. Le bout de gâteau est empaqueté dans le papier à grosses rayures noires et blanches du restaurant. Lamentable, le gâteau est déjà entamé. Lamentable, on ne donne pas à manger à l’employé d’un restaurant ni à qui que ce soit de cette façon. Il le met dans une poche de sa bouse, muet, impassible. Une des employées de l’équipe qui s’agite derrière le comptoir, les bien nourris, passe devant les toilettes, tourne la tête. Pourvu qu’on ne le vire pas en l’accusant de faire la manche.
Je suis une crétine qui soulage sa conscience à peu de frais. Il faut assumer gaillardement de s’empiffrer sous le nez d’employés affamés, assumer gaillardement la lutte des classes et envisager comme un juste retour d’être un jour pendu à la lanterne.
Les pays en voie de sous-développement, je m’y connais. Russie, Iran, Argentine, dégringolade à tout-va. La loi de la destruction destructrice.
