Anne BRUNSWIC

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19 janvier, Caracás - Cumaná en taxi.

Départ de Caracas aux aurores. Taxi partagé. Le chauffeur accepte d’éteindre la radio mais pas de réduire le condicionado. Environ 16° à l’intérieur, 30° au dehors. Au premier arrêt, je tire de mon sac à dos une veste polaire et une écharpe. Les barrages de police se succèdent, les uniformes varient, police municipale, police de l’Etat, police nationale. Le chauffeur franchit au pas un petit dos d’âne, salue les représentants de l’ordre, ceux-ci jettent un coup d’œil sur les passagers pour le cas où l’un aurait une mine de narcotrafiquant colombien. Les camions sont systématiquement arrêtés, fouillés, soumis au bon ou mauvais vouloir des autorités. Le chauffeur, les passagers soupirent sans commentaire, les avis sont sûrement clivés selon que l’on juge ces barrages rassurants ou inquiétants. Le taxi poursuit sa route jusqu’au prochain barrage 10 ou 40kms plus loin. Tout le monde m’a fortement déconseillé de voyager de nuit, le pays est infesté de bandes de narcos. Des réseaux colombiens, dit-on. Je soupçonne le Venezuela d’avoir ses propres gangsters mais, comme en tout pays, on préfère que les méchants soient des étrangers. Jusqu’à ce qu’on découvre que les pires des terroristes faux réfugiés du Moyen-Orient ont grandi à Schaerbeek (Bruxelles), soit dit en passant la commune natale de ma mère. Je m’égare, toujours couverte de ma veste polaire. A Puerto La Cruz, changement de taxi pour les 100 derniers kilomètres. Mêmes passagers. La dame à côté de moi, genre femme d’affaires, dit tout le mal qu’elle pense du populo. Ces crétins sont plus chavistes que Chavez. La route longe une côte sinueuse découpée en une série de criques. A chaque virage, le paysage change. On m’a prévenue, c’est à Cumaná que sont les plus belles plages du pays. Personne ne m’attend au terminus de Cumaná. Dimanche, 14h, 33° à l’ombre, une avenue déserte, une valise et un sac à dos, tout ce qu’il faut pour appâter les malandrins (charmante dénomination locale des voyous). Pour la bizness woman réac, hors de question de me laisser en rade. Elle appelle mon hôtesse, Esmeralda Torres, étonnée de ne pas la connaître, elle qui connaît tout le monde à Cumaná. Il apparaît que celle-ci, qui n’appartient pas au même monde, n’a pas pu se procurer de voiture pour venir me chercher. La bizness woman négocie pour moi la prolongation de la course de taxi et dans son empressement généreux oublie sur la banquette une grande pochette de cuir. La solidarité féminine ne laissera jamais de m’étonner.
La maison de l’écrivaine Esmeralda Torres est un chef d’œuvre d’architecture tropicale. Esmeralda et son mari José l’ont construite eux-mêmes, conseillés par un architecte ami. Ils sont allés chercher les pierres dans les champs, ont fabriqué le ciment. Décoration parfaite. La maison est digne de figurer à la une de Maisons et Jardins. A l’usage, elle s’avère figée dans sa perfection. Pas déranger, pas toucher. L’écrivaine, 54 ans, et sa fille Manuela, 19 ans, m’installent dans une chambre assez vaste mais sans aucune ouverture, sans table, sans lampe de chevet.
Vous devez avoir faim. Il me reste le sandwich de ce matin. Elles me servent un café très allongé. Je remercie, réponds à quelques questions et file explorer les environs. Manuela : Où allez-vous ? Me balader. Je n’ai pas fait 200 m qu’Esmeralda à bout de souffle me rattrape. Mais où allez-vous ? Même réponse, me balader. C’est trop dangereux à cette heure (17h30), nous visiterons la ville ensemble demain. Elle me semonce. Je ne me laisse pas faire et passe outre. Bon sang, j’ai passé l’âge de me faire chaperonner, quant aux avertissements sur les périls mortels qui m’attendent à chaque coin de rue, j’en ai soupé. Elle n’en revient pas qu’on lui désobéisse.
Les environs n’ont rien d’enchanteur. Au bout de l’allée résidentielle, un dépotoir puis une large avenue poussiéreuse. Quelques immeubles résidentiels moches habillés d’une peinture caca d’oie moche, au ras du trottoir défoncé, des échoppes miteuses, rien qui fasse envie. Le centre de Cumaná est à 4 kms, la nuit tombe, les commerces tirent le rideau, la boulangerie reste ouverte mais ses étals sont vides. Un camion bâché s’arrête. Il transporte une vingtaine de passagers alignés sur deux bancs qui se font face. On déplie trois marches métalliques. Une femme et un enfant descendent, paient. Le camion sert d’autobus. Il s’arrête devant la statue blanche de l’archange Saint-Michel.
A mon retour. Esmeralda sévère : Chucho t’a chaleureusement recommandée, il m’a demandé de te faire voir tout ce qu’il y a d’intéressant. Moi : Je serai ravie de voir tout ce que tu me montreras mais ma sécurité, je m’en charge toute seule. Chucho ne t’a pas demandé de me surveiller. Non. Ambiance glaciale.