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Dans un jardin je suis entré
Entretien avec Avi Mograbi
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Avi Mograbi et Ali Al-Azhari, amis de longue date, déroulent leurs histoires familiales entre réalité documentaire et fiction d’un Moyen-Orient fantasmé. Dans un jardin je suis entré remonte ainsi le temps, celui où toute la région était un vaste espace de libre circulation cosmopolite.[/brun clair]

Faut-il voir dans ce jardin où vous entrez une métaphore de votre pays ?

Ce jardin n’est pas une métaphore de mon pays mais il figure un Moyen Orient qui aurait pu exister et qui a peut-être en partie existé. Ce fantasme qui se projette dans l’avenir s’appuie sur des éléments qui ont existé dans le passé. En tout cas, ce jardin, ce n’est pas Israël, s’il représente un territoire, c’est un territoire beaucoup plus vaste, le Moyen-Orient dans son ensemble.

Le début du film est en fait le making off d’un projet de film abandonné consacré à un cousin de votre père ? Pourquoi ce personnage vous intéressait-il tant ?

Marcel, ce cousin de mon père, est quelqu’un qui n’a pas accepté les nouvelles lois du Moyen-Orient. Il a grandi à Beyrouth et, lorsque l’État d’Israël a été fondé en 1948, il a continué à y vivre. En dépit des frontières et d’une nouvelle partition de la région. Ensuite, au début des années 1950, il a disparu de Beyrouth pour venir à Tel-Aviv pendant quelques mois. Il a même rejoint l’armée israélienne mais l’expérience ne lui a pas plu, et il a disparu pour retourner à Beyrouth comme si de rien n’était. C’est un comportement inimaginable, même au début des années 1950. Si l’on venait s’installer en Israël ou, au contraire, si on quittait Israël, c’était irréversible. Il a refait une courte apparition à Tel Aviv au début des années 1960, et ce n’est qu’à la fin des années 1960, lorsque toute la communauté juive a quitté le Liban, qu’il est parti et s’est définitivement établi en Israël. Je trouve ça fascinant, cette personne qui n’accepte pas les nouvelles lois et continue à vivre dans une région de libre circulation, une région où Beyrouth, Damas, Tel-Aviv, Jaffa, Haïfa, Jérusalem, Alexandrie et Le Caire forment un espace unique, une grande région où l’on peut se déplacer librement et profiter de rencontres culturelles variées, du cosmopolitisme.

Les lettres vidéo tournées à Beyrouth proviennent-elles du premier projet abandonné ?

Non, elles ont été écrites pour Dans un jardin je suis entré, après le tournage de tout le matériau documentaire. Mais il est certain que les personnages de l’homme et de la femme, ces deux Juifs du Liban qui ont une liaison amoureuse, ont été inspirés par l’histoire de Marcel et celle d’autres gens dont j’ai entendu parler. Le personnage féminin s’inspire d’une femme qui enseignait à l’Alliance israélite à Beyrouth.

Pourquoi avez-vous choisi un format Super 8 et la langue française pour introduire dans votre film l’autre côté de la frontière, le monde arabe ?

D’abord, l’autre côté de la frontière, ce n’est pas exactement le monde arabe car les deux personnages de cette correspondance amoureuse sont des Juifs libanais. A part l’arabe, leur langue, notamment dans les lettres qu’ils échangent ou les conversations sur des sujets importants, était évidemment le français. Ma grand-mère usait couramment de trois langues, l’hébreu, l’arabe et le français. Elle se servait du français pour tout ce qui était bien, positif, de l’arabe pour tout ce qui était mal, négatif, et l’hébreu était entre les deux, à mi-chemin. Quand j’étais enfant, je ne parlais encore ni l’arabe ni le français mais j’étais capable de les distinguer nettement et, selon la langue qu’adoptait ma grand-mère, je savais si elle disait du bien ou du mal de quelqu’un. Quant au choix du Super 8, il vient du collaborateur qui a tourné ces plans à Beyrouth. Je lui ai expliqué aussi précisément que possible ce que nous faisions et ce que nous recherchions, dans quel quartier vivaient les gens de ma famille, où ils allaient se promener, etc., mais je l’ai laissé totalement libre de ses choix artistiques. Malheureusement, nous ne pouvons pas citer son nom parce qu’il est libanais et que ce ne serait pas facilement accepté là-bas.

Existe-t-il d’autres éléments – la chanson d’Asmahan par exemple – provenant de ce premier projet ?

Non, l’idée d’utiliser la chanson d’Asmahan a été suggérée par quelqu’un au milieu du travail. C’est une très belle chanson qui raconte l’histoire de deux amants qui se séparent, l’un part et le cœur de l’autre est brisé. Nous l’avons choisie parce qu’elle fait écho aux deux histoires d’amour évoquées dans le film, celle qui s’inscrit dans le temps présent et celle de la fiction qui se déroule dans les années 1960, 1970 et 1980.

Pourquoi avez-vous changé de projet et fait d’Ali Al-Azari, votre professeur d’arabe, le personnage principal ?

En fait, Ali a détourné mon film, il l’a piraté. Je suis venu le voir avec un projet de film sur le cousin Marcel. Sachant qu’une grande part du film serait en arabe, je pensais qu’Ali était tout indiqué pour écrire le scénario avec moi. Pas seulement parce qu’il est arabe, mais aussi parce qu’il est un merveilleux conteur. J’ai senti qu’il avait une vocation d’acteur contrariée, et c’est aussi pourquoi j’ai décidé de filmer le travail d’élaboration du film, avant même de savoir quelle forme ça prendrait. Par expérience, je sais qu’il arrive spontanément des choses qu’on ne pourra jamais reproduire. Lorsque nous avons découvert ce qui se passait dans cette phase de pré-production, c’est-à-dire au moment où moi je racontais à Ali l’histoire de ma famille et lui, en retour, me racontait l’histoire de la sienne, puis l’arrivée de sa fille Yasmina, etc., nous nous sommes soudain rendu compte que notre film était déjà fait, et que si nous voulions faire un film sur Marcel, ce serait un autre film. D’une manière étrange, sans faire le film sur Marcel, nous en avons fait un autre traitant du même sujet : le refus des nouvelles règles et la création d’une seule région – peut-être de manière métaphorique –, un seul lieu de vie au lieu d’espaces séparés et parcellisés. Cela dit, je ne pense pas que Marcel réapparaîtra dans mon prochain film.

Ali n’est guère représentatif des Palestiniens en général, ni même de ceux qui sont citoyens d’Israël, pas plus que vous n’êtes représentatif des Juifs d’Israël. Votre dialogue et votre amitié peuvent-ils néanmoins servir d’exemple ?

Bien sûr, ce n’est pas comme ça que les choses se passent normalement. Si c’était le cas, nous ne ferions pas de films sur ce sujet. Mais oui, c’est un exemple, y compris dans la manière dont le film a été tourné à Beyrouth et à Tel Aviv, et avec toute l’histoire de Marcel. C’est un exemple de ce qui sans doute n’existe pas couramment mais devrait, pourrait exister.

Votre film fait une large part à l’amitié, l’affection, la complicité et l’amour. Est-ce un tournant dans votre approche du conflit israélo-palestinien et dans votre cinéma ?

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de tournant dans le conflit. La nouvelle “guerre” de Gaza [juillet-août 2014], quel que soit le terme qu’on emploie, en témoigne. Il n’existe entre nous ni compréhension ni amour mutuel. Quant à un tournant dans mon cinéma, je ne peux pas le dire, on verra dans mes prochains films. Evidemment, le travail avec Ali s’est déroulé dans une atmosphère très différente des autres films. Ali n’est pas un ennemi, c’est un ami, un allié. Ensemble nous avons combattu pendant de longues années contre les sociétés dont nous provenons et nous nous aimons beaucoup. Il était facile d’exprimer de l’amour dans ces conditions. Voyons ce qui viendra par la suite. Gentil, pas gentil ? Je n’ai pris aucune résolution quant à l’avenir.

Lorsque vous confiez à Ali, sur la plage que vous êtes tombé amoureux d’une femme arabe qui vit à Beyrouth, quelle part de fiction y a-t-il dans cette scène ? S’agit-il d’un écho dans le présent aux lettres vidéo venues du passé ?

Il n’y a aucune fiction dans cette scène. Lorsque je parle à Ali de cette histoire d’amour avec une Libanaise, c’est tout à fait spontané et véridique. La fiction dans le film, ce sont les lettres vidéo, il n’y en a pas d’autre, mais bien sûr mon histoire d’amour fait écho à ces lettres qui parlent de l’impossibilité de s’aimer par-delà les frontières. Les deux histoires se complètent et entrent en résonnance. Les lettres vidéo situées dans le passé sont fictionnelles mais basées sur des faits réels, l’histoire d’amour actuelle est vraie mais je n’en dirai pas davantage, je ne peux pas.

Quel rôle joue la fiction dans ce film ?

J’ai toujours pris beaucoup de liberté avec la fiction dans mes prétendus films documentaires. Je ne proposerai pas de théorie, mais je préférerais que mes films soient vus simplement comme des films qui procèdent de la réalité ou sont en étroite relation avec elle. Mes films ont beaucoup à voir avec la réalité mais certaines parties sont imaginées et écrites pour le film. Ainsi, les lettres de Beyrouth ne sont pas authentiques mais se fondent sur des histoires vraies. Il me semble qu’elles contribuent à rendre compte d’une certaine réalité, du moins de la réalité perçue par certaines personnes. D’autres décriraient sans doute cette même réalité autrement. Aussi longtemps que nous ne falsifions pas les faits historiques, j’estime que nous sommes libres de raconter des histoires procédant de la réalité et c’est ce que je fais en suivant mon propre chemin poétique.

Vous ne jouez plus un personnage burlesque ni le coryphée. Avez-vous renoncé à incarner ce personnage de cinéaste en colère qui concentre en lui-même toutes les tensions et les contradictions de la situation politique ?

Je n’ai rien décidé. Ce film s’est fait de manière très spontanée et ouverte, sans aucun jeu de rôles. Nous nous sommes simplement ouvert l’un à l’autre de manière très libre. Il n’y a là aucune décision, aucune déclaration sous-entendue pour l’avenir. Je verrai dans le prochain projet en fonction de son sujet, des événements, et le reste en découlera.

Votre film est plein de nostalgie pour le Proche-Orient sans frontières de l’époque ottomane. Prenez-vous position contre une partition sur le principe "deux peuples, deux États" ?

La réalité, c’est qu’il n’y a pas deux États, il n’y en a qu’un seul. Il est illusoire de penser qu’Israël évacuera un demi-million de Juifs des territoires occupés, ça n’arrivera jamais. Il n’y a qu’un seul État, la question est de savoir quelle sera sa nature. Un État d’apartheid ? Un État démocratique avec un droit de vote égal pour tous ? Ou un Etat en proie à la guerre civile ce qui est aussi possible ? Que je sois en faveur de telle ou telle solution, ça n’a pas vraiment pas d’importance, la réalité c’est qu’il n’y a qu’un seul État, et il nous appartient maintenant de voir comment tirer le meilleur parti de cette situation de fait, et d’essayer de diminuer le nombre de morts.

Propos recueillis par Anne Brunswic, août 2014
Revue Images de la culture n°29, février 2015

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